LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE...

Jean-Yves HANANY

Educateur en AEMO.

DESU Thérapie Familiale et Pratiques Systémiques de l’Université Paris 8 en 2003

B.A. BA :  PREMIERE ET SECONDE CYBERNIQUE

Dans le cadre du DESU de Pratiques Systémiques et Thérapies Familiales, j’ai présenté un mémoire ayant comme thème, « Le commentaire de fin de séance ». J’ai situé ma réflexion dans une perspective historique des thérapies familiales systémiques, avec comme points de repère, les cybernétiques de premier et second ordre ; le but était de mettre en évidence, pour chacune d’elles, trois des éléments constitutifs d’une conception et d’une pratique :

1- Quelle vision le thérapeute a t-il de la famille ? 2- Quelles sont les fonctions et positions du thérapeute ? 3- Quels sont les fondements de la relation thérapeutique ?

Ce sont ces aspects que je souhaiterais partager ici.

LA CYBERNETIQUE DE PREMIER ORDRE : QUEL CADRE CONCEPTUEL ?

Les travaux du biologiste Ludwig Von BERTALANFFY sur la description des lois cybernétiques des systèmes ouverts à l’équilibre ont constitué une des sources d’inspiration les plus fécondes des premiers thérapeutes familiaux systémiciens, en particulier ceux de l’Ecole de Palo Alto. Ils entreprirent de vérifier ces lois tirées du domaine biologique et physico-chimique puis de les appliquer au domaine de la psychologie familiale. Les travaux de l’anthropologue BATESON, autre source féconde d’inspiration, leur permirent de réaliser des ancrages aux travaux de. BERTALANFFY. Quels sont les apports de la première cybernétique à la thérapie familiale systémique, du point de vue :
- de la famille
- de la fonction et de la position du thérapeute
- des fondements de la relation thérapeutique.

Quelle vision de la famille ?

La famille est appréhendée, sur le modèle physico-chimique comme un système ouvert à l’état d’équilibre régi par des lois organisant son fonctionnement interne ; celui-ci pouvait parfois présenter des problèmes, des dysfonctionnements manifestés par le comportement symptomatique d’un de ses membres. Ces symptômes sont repérés sur les modes de la persistance et analysés comme ayant une fonction de maintien en l’état d’une situation par l’utilisation d’une solution n’entraînant pas de changements, ces derniers étant vécus par la famille comme dangereux pour son équilibre.

Quelles sont les fonctions et positions du thérapeute par rapport à la famille ?

C’est un expert qui va poser des questions, recueillir des informations lui permettant de localiser le problème, et de le corriger. Cette fonction nécessitera du thérapeute qu’il se positionne en tant qu’observateur extérieur au système ; c’est donc par cette mise à distance qu’il parvient à une position de neutralité lui permettant de repérer les dysfonctionnements, et d’agir sur eux.

" Le thérapeute ... cherche ce qui ne va pas dans la famille pour comprendre la raison des échecs et montre ce qu’il faut faire pour que tout aille mieux... " (G.AUSLOOS)

" Il intervient ... tel un mécanicien... pour réparer les pannes afin que le système poursuive sa course... " (ALBERNHE)

Quels fondements à la relation thérapeutique ?

Le thérapeute est donc un expert qui intervient sur un système, " une boîte noire " énigmatique composée d’entrées et de sorties nécessitant des interventions correctrices que lui seul connaît et dont il décide en fonction de l’évaluation des rétroactions de la famille qu’il aura repérées. La solution est donc extérieure au système familial, et elle est portée par le thérapeute qui en est le " diagnostiqueur " et le prescripteur. Il se porte garant du traitement, mais renvoie l’entière responsabilité de l’échec thérapeutique à la famille qui aurait manifesté alors une résistance rendant inopérante l’intervention thérapeutique. La relation est hiérarchisée de manière verticale, afin de rester maître de l’introduction des " inputs ", et de l’évaluation des " outputs ". Commentant la cybernétique de 1er ordre, GOOLISHIAN évoquait une ingénierie fondée davantage sur le contrôle.

Progressivement, ce cadre, bien qu’ayant été extrêmement fécond, montrera ses limites.

Des chercheurs, dans des disciplines différentes, comme PRIGOGINE en physique et en chimie, MATURANA et VARELA en biologie, VON FOESTER en cybernétique, permirent aux thérapeutes systémiciens d’envisager la famille et leur relation réciproque sous un angle nouveau.

Puis il y eu les travaux de R. THOM sur la théorie des catastrophes (inspirés des travaux sur la théorie du chaos de E. LORENZ).

Quels ont été, de manière très synthétique, leurs apports respectifs à la systémie, et plus particulièrement à la thérapie familiale systémique ?

LE CADRE CONCEPTUEL DE LA CYBERNETIQUE DE SECOND ORDRE

•MATURANA et VARELA, biologistes, mirent en évidence chez certains systèmes, des caractéristiques dites autopoëitiques (systèmes auto organisés et auto-entretenus) se différenciant de systèmes dits allopoëtiques (systèmes pouvant être contrôlés de l’extérieur).

" Un système est dit autopoëitique, lorsqu’il est... cohérent, dynamique, ouvert à l’échange énergétique, communicatif, interactionnel avec l’extérieur, autoproducteur et créateur, mais avec des boucles internes court-circuitées, c’est-à-dire sans entrée ni sortie... " ALBERNHE

Sa délimitation est effectuée par une " fermeture autopoëitique " conférant au système une identité spécifique dans sa structure et son organisation.

L’application de ces idées à la thérapie familiale permet d’envisager la famille comme un système autonome, apte à l’autogestion et à la création dans son rapport avec son contexte évolutif.

Elle demeure dotée de compétences pour régler la plupart des problèmes auxquels elle est confrontée. Ce qui fait dire à G.AUSLOOS qu’une famille ne se pose que les problèmes qu’elle est capable de résoudre !!

PRIGOGINE, physicien, par ses travaux sur les systèmes hors d’état d’équilibre, permit aux systémiciens de s’affranchir du cadre trop restrictif de la théorie des systèmes de BERTALANFFY.

Il a mis en évidence, dans ces systèmes, leur capacité à changer et à promouvoir d’autres formes d’organisations, lorsqu’ils étaient soumis à des perturbations internes ou externes ; loin de se désorganiser, ces systèmes parviennent de manière pas forcément prévisible, à un nouvel état d’équilibre.

Appliquées à la thérapie familiale systémique, ces conceptions permettent d’envisager la famille comme un système dont les interactions de ses membres sont telles qu’un changement intervenant au niveau de l’un d’entre eux se répercutera sur les autres. Ces interactions spécifiques ont une finalité précise au service de la cohérence et de l’existence du système.

• H. VON FOESTER, ingénieur et mathématicien, à qui il est attribué la paternité de la seconde cybernétique, a permis par ses travaux de rendre compte des relations d’influence existant entre un système observateur et un système observé (concept de l’observation participante). Ainsi, il existe une implication réelle de l’observateur dans le système qu’il observe ; et loin d’être dans une posture de neutralité, celui-ci exerce une influence sur les phénomènes qu’il appréhende.

Dans cette perspective, le thérapeute familial systémique doit non seulement être conscient de son implication et de son influence lorsqu’il est en relation avec les familles, mais de plus du fait que cette implication constitue un atout.

Quels sont les apports de la cybernétique de second ordre à la thérapie familiale systémique, du point de vue d’une vision :
- de la famille ?
- de la fonction et de la position auto-référencielle du thérapeute ?
- des fondements de la relation thérapeutique ?

Quelle vision de la famille ?

La famille est perçue comme un système dynamique, animé par les interactions intenses et complexes de ses membres, et qui est confronté à des crises en relation avec son contexte évolutif (tant sur le plan socio-économique que sur le plan de la nature et de l’évolution de ses interactions). Certaines crises peuvent être vécues comme problématiques.

Quelles sont les fonctions et positions du thérapeute ?

Le thérapeute familial n’est plus un observateur-spectateur extérieur à ce qui se produit ; il est lui-même producteur d’actes et de sens ; il est co-acteur du jeu en train de se dérouler ; il n’est plus dans un système clivé avec d’un côté le système thérapeutique et de l’autre le système familial : ici, système familial et système thérapeutique s’imbriquent pour former un système nouveau, une réalité nouvelle.

Le thérapeute, dès lors, n’est pas l’unique détenteur du savoir ; il le partage avec la famille. Sa fonction s’apparente alors non plus à celle d’un réparateur, mais plutôt à celle d’un facilitateur de communication, de recherche de sens, de création de solutions auprès de la famille.

Il ne cherche plus à disséquer, à comprendre, en bref à garder pour lui l’information, mais plutôt à la circulariser. Pensons à l’école de Milan et bien évidemment, à BATESON : « L’information est une différence qui fait la différence... »

Quels fondements à la relation thérapeutique ?

Le thérapeute ne construit plus sa relation avec la famille sur un mode hiérarchique vertical : il collabore avec la famille (thérapie de collaboration) ; MINUCHIN parle d’affiliation.

La relation thérapeutique n’est pas basée sur la neutralité du thérapeute : sa présence, ses interventions agissent sur la famille ; il doit en être conscient.

Cette implication, c’est celle par laquelle il exprime à la famille sa capacité empathique, c’est-à-dire sa volonté, de s’approcher au plus près de la réalité émotionnelle de chacun de ses membres, puis de partager avec chacun d’entre eux ce qu’il a perçu de leurs émotions. La rupture avec la cybernétique du premier ordre me semble s’exprimer particulièrement ici : le thérapeute, non seulement se propose en miroir émotionnel de l’Autre, mais il s’autorise à exprimer l’authenticité de son être, en partageant ses émotions nées de cette expérience du vécu en train de se partager avec la famille.

Loin de se couper de ses émotions, il les écoute et les partage, avec son équipe (équipe de supervision et (ou) cothérapeute), mais également avec la famille.

M.ELKAIM, par le concept de résonance, exprime cette dynamique : les émotions et les sentiments du thérapeute, en interaction avec une famille, lorsqu’ils sont utilisés dans ce qui est en train de se vivre et de se construire, peuvent aider à établir un certain niveau de communication tel que les rôles de chacun, et les (dis)- fonctionnements du système familial peuvent s’en trouver amplifiés, donc mieux repérables.

Cette implication, c’est aussi une perception et une définition toute autre du statut de l’observateur ; le thérapeute constitue un élément parmi d’autre, composant et co-construisant une réalité d’où émergent différents niveaux d’observation des subjectivités (notion d’auto référence développée par ELKAIM).

De la première à la deuxième cybernétique : la question de la thérapie des thérapeutes

Nous sommes ainsi passés d’une approche qui se voulait objective des systèmes familiaux à une approche participante, moins arrogante quant à ce qu’elle prétend savoir, et plus authentique en ce qui concerne la participation des thérapeutes.

Si le modèle de la première cybernétique reste encore aujourd’hui utilisable et utilisé pour les premiers pas dans la thérapie - il est rassurant de se penser extérieur au système - , de plus en plus, les formations insistent sur l’inévitable « présence » du thérapeute dans la thérapie.

L’histoire personnelle, chassée au début de la systémique, rentre ainsi à nouveau par une porte inattendue : le parcours de vie des thérapeutes est un élément non négligeable du processus. Ainsi réapparaît la question du travail thérapeutique personnel des intervenants.

P.-S.

BIBLIOGRAPHIE

ALBERNHE K et T. « Les thérapies familiales systémiques ». MASSON 1999.

AUSLOOS G. « La compétence des familles ». Coll. Relations. ERES. 1995.

BATESON G. « La nature et la pensée ». SEUIL 1984.

ELKAIM M : (sous la direction de...). « Panorama des thérapies familiales ». SEUIL 1985.