systemique

systemique. thérapie familiale. contributions. archives personnelles. Les textes présentés sont extraits de mes lectures sur Internet. Ils sont à usage privé. Dans la mesure du possible, je mets les liens des sites originaux. Commentaires bienvenus.

28 avril 2006

plus sur la double contrainte

QU’EST-CE QUE LA DOUBLE CONTRAINTE ? « Pour qu’il y ait double contrainte, il faut [1] : 1. Deux personnes ou plus, l’une étant désignée comme la “victime” ou le “bouc émissaire” ; 2. Une expérience répétée qui fait que la double contrainte revient avec régularité dans la vie de la “victime” ou du “bouc émissaire” ; 3. Une injonction négative primaire qui peut prendre deux formes : “Ne fais pas cela ou je te punirai”, “Si tu ne fais pas cela, je te punirai” ; 4. Une injonction secondaire, qui contredit la première à un niveau plus abstrait tout en étant comme elle renforcée par la punition ou par certains signaux menaçant la survie. Cette injonction secondaire est transmise par des moyens non verbaux : attitudes, gestes, ton de la voix, actions significatives, implications cachées dans les commentaires verbaux ; 5. Il faut une injonction négative tertiaire qui interdit à la victime ou au bouc émissaire d’échapper à la situation ; 6. Pour finir, il convient de noter qu’il n’est plus nécessaire que ces éléments se trouvent réunis au complet lorsque la victime ou le bouc émissaire a appris à percevoir son univers sous la forme de la double contrainte. À ce stade, n’importe quel élément de la double contrainte ou presque suffit à provoquer panique et rage. L’effet de la double contrainte : dans le bouddhisme zen, le but à atteindre est l’état d’illumination. Le maître zen tente d’y amener son disciple par plusieurs moyens. Il peut, par exemple, tenir un bâton au-dessus de la tête de son élève, en lui disant brutalement : “Si vous dites que ce bâton existe, je vous frappe avec. Si vous dites qu’il n’existe pas, je vous frappe avec. Si vous ne dites rien, je vous frappe avec. » Nous supposons que, devant une situation de double contrainte, tout individu verra s’effondrer sa capacité de distinguer les types logiques. Les caractéristiques d’une telle situation sont les suivantes : 1. L’individu est impliqué dans une relation intense, dans laquelle il est, pour lui, d’une importance vitale de déterminer avec précision le type de message qui lui est communiqué, afin d’y répondre d’une façon appropriée ; 2. Il est pris dans une situation où l’autre émet deux genres de messages dont l’un contredit l’autre ; 3. Il est incapable de commenter les messages qui lui sont transmis, afin de reconnaître de quel type est celui auquel il doit répondre ; autrement dit, il ne peut pas énoncer une proposition métacommunicative. » 4. Extrait de G. Bateson, D.D. Jackson, J. Haley, et J.H. Weakland, « Vers une théorie de la schizophr...

Posté par systemique à 08:16 - Bateson - Commentaires [0] - Permalien [#]


13 avril 2006

rien

Lorsqu'il n'y a plus rien à faire, que faites-vous

Posté par systemique à 14:00 - un peu plus sur moi - Commentaires [1] - Permalien [#]

12 avril 2006

enfant comme symptôme

FAMILLES EN CRISE, L’ENFANT COMME SYMPTOME Nahum Frenck, Lausanne La famille peut être définie comme un système vivant parce qu'elle est constituée d'éléments en relation avec une histoire et un futur commun. Une perspective systémique signifie concevoir la famille comme un système social dont les membres entretiennent continuellement des interactions pour maintenir un certain équilibre et une évolution constante. Le but commun est de: sauvegarder l'intégrité familiale, de conserver l'homéostasie familiale et de permettre le changement. Nous pourrions faire une analogie avec un mobile suspendu. Les éléments de ce mobile seront donc dans un équilibre dynamique:Quoi qu'il arrive à l'un des éléments, cela touche à tous les autres éléments! De même tout changement chez l'un des membres de la famille ou dans les relations entre les différents membres, entraînera nécessairement un changement chez les autres membres ainsi que dans leurs relations. Chaque élément de la famille joue un rôle certain dans ce jeu interactionnel. En passant d'équilibre en déséquilibre elle traversera son cycle de vie. Le cycle de vie est un concept extrêmement utile au pédiatre parce qu'il lui permet d'apprécier son patient, l'enfant, dans son contexte au cours de son histoire. Dans son développement, tout au long de son cycle de vie, le système familial traverse les stades suivants: fréquentation, couple, première grossesse, phase d'éducation des enfants, période appelé du "nid vide" et le veuvage. Les points de transition d'un stade à l'autre s'appellent les "crises évolutives" (turning point) dans le cycle de vie de la famille Les crises évolutives sont: le mariage, la naissance, les différents départs des enfants (à la garderie, à l'école, au service militaire), le départ définitif des enfants qui marque le début du stade appelé du "nid vide" et la mort du conjoint qui est le commencement du dernier stade celui du veuvage. Le mariage, la naissance et la mort sont donc les exemples les plus parlants de ces bouleversements. Il va de soi que tout autre événement de la vie familiale, tel qu'une appendicite, le chômage d'un des parents, une grossesse, le divorce, un échec scolaire, aura un impact sur le mobile familial en le déséquilibrant. Divers auteurs ont observé que la tension familiale s'accroît lors de la transition d'un stade à l'autre et que des symptômes peuvent apparaître, à ce moment là, chez l'un ou l'autre membre de la famille. Ces symptômes sont le signe que la famille est coincée dans son développement et qu'elle a de la peine à dépasser la crise évolutive pour atteindre le stade suivant. A la suite d'une crise il y a deux moments: l'ajustement et l'adaptation. C'est surtout dans ces deux moments que des symptômes peuvent apparaître chez l'un ou l'autre des membres de la famille et celui ci deviendra le "porteur" du symptôme, son "rôle" sera celui de porteur du symptôme. Nous devrions comprendre la dynamique familiale comme une "mise en scène familiale en co-construction constante" Il est important, donc, d'analyser le rôle des uns et le rôle des autres pour mieux comprendre le jeu de scène. Un des rôles peut être celui d'être symptomatique, de porteur d'un symptôme. de SYM = ensemble et TOME = morceau, partie, tranche. Le porteur du symptôme devient le symptôme comme si l'on avait à faire à une synecdoque ou les deux termes sont liés par une relation d'inclusion. Nous entrons donc en pleine rhétorique: le symptôme comme métaphore, l'enfant comme métonymie. Bien souvent c'est l'enfant qui devient le symptôme. Il existe un effet circulaire entre l'enfant symptomatique et le fonctionnement familial. Qu'il s'agisse d'une maladie aiguë, d'une maladie chronique ou d'une situation de crise, le fonctionnement familial sera altéré. Ce fonctionnement altéré aura à son tour une influence sur chacun des membres de la famille notamment sur l'état de santé de l'enfant qui a son tour altérera la dynamique familiale. La maladie désorganise le système familial ou plutôt elle va l'organiser autrement. Le membre de la famille malade, "LE MALADE", est celui qui par sa "maladie" exprime parfois un malaise familial. D'une certaine manière avec son symptôme il est le "porte parole" du système familial tout entier. C'est pourquoi, on l'appelle le "patient désigné" ou le "patient identifié" dans un langage purement descriptif. Nous en voyons des exemples en pédiatrie au travers des problèmes de comportement, les difficultés scolaires et les troubles du sommeil et de l'alimentation. On devrait dire : "La famille a un trouble du sommeil" plutôt que "l'enfant un trouble du sommeil ", et au lieu de dire "l'enfant dysfonctionne" seulement, on devrait dire "l'école dysfonctionne aussi". Dans bien de situations, l'enfant avec ses symptômes "aidera" la famille à supporter les différentes crises, stress, tensions ou autres tracas. Je dis aidera entre guillemets, parce qu'il fera qu'ils soient moins difficiles à vivre. Le comportement de l'enfant ainsi que ses symptômes doivent être décodés: l'enfant parle avec son comportement et avec ses symptômes. Il y a deux concepts importants. Le premier est la fonction du symptôme. En quoi le symptôme est nécessaire au fonctionnement familial?. En quoi ce symptôme sera un élément de la communication familiale? Le deuxième concept est celui de bénéfices des symptômes. Habituellement, nous voyons les symptômes ou les comportements symptomatiques comme négatifs et devant être supprimés. Bien de fois un symptôme peut apporter un bénéfice à celui qui le présente ou à un autre membre de la famille ou à la famille toute entière.. C'est pour cela qu'avant d'essayer d'aider à supprimer un symptôme chez un "enfant symptôme" il faudrait comprendre son sens. C'est seulement par la suite que l'on peut proposer de remplacer ce bénéfice par un autre profit. Il est indispensable d'analyser comment les symptômes se forment, comment ils s'atténuent, comment ils s'accentuent et comment ils se modifient. La présence d'un "enfant symptôme" fait que la dynamique familiale change. La famille s'adapte à la situation de maladie. Il n'y a pas que des désavantages à être malade. Toute la famille "jouera" une autre pièce, chacun avec son rôle avec ses désavantages et ses bénéfices. Voici plusieurs types d'enfant qui sont chargés d'une mission et qui s'en chargent en même temps. • L'enfant comme médiateur du couple Le couple conjugal doit, à l'arrivée de l'enfant, acquérir une autre dimension, celle du couple parental. Une bonne proportion de problèmes rencontrés en Pédiatrie émerge d'un court-circuit entre ces deux aspects du couple. "Pierre a 3 ans et nous ne sommes jamais sortis, mon mari et moi, depuis sa naissance". L'enfant est investi d'un rôle "cémentite" du couple conjugal. • L'enfant messager: la maladie comme message Le jour de la semaine où l'on recense chez le pédiatre le plus de maux de ventre c'est le.... lundi. Pourquoi? "Parce qu'il a mangé de la neige où il a mangé une énorme forêt noire chez ma belle - mère". Pourquoi est une question qui n'aide pas à comprendre ces situations A quoi ça sert? Est une question qui nous ouvre des meilleures perspectives de compréhension. • L'enfant malade paratonnerre familial Bien des fois les symptômes récidivants de l'enfant peuvent signifier: "Laissez de côté vos problèmes et occupez vous de moi, cela sera plus supportable pour vous et moi". Comme nous le disions plus haut le corps de l'enfant parle, il dialogue avec nous. Écoutons-le dialoguons avec lui. • L'enfant agent de lutte contre le chômage parental: L'enfant qui travaille mal à l'école qui transforme sa mère en enseignante ou son père en expert comptable. (tandem). L'enfant "malade" qui transforme sa mère en infirmière. • L'enfant malade lien entre les générations: En situation d'enfant symptôme, les quatre grands-parents peuvent soit aider à résoudre des problèmes soit poser des problèmes supplémentaires, suivant leurs attitudes. L'utilisation de la grand-mère pour garder l'enfant malade est une image d'Épinal qui mérite réflexion. L'enfant malade est gardé, dans cette situation, par une personne de confiance, les parents sont tranquilles mais en même temps la grand-mère est occupée à garder son petit enfant. Tous ont un bénéfice. La mère de cet enfant délègue à sa mère le soin de garder l'enfant et elle délègue à l'enfant le soin d'occuper sa propre mère. • L'enfant "loyal" aux symptômes de la famille: Dans bien de familles il y des "maladies" ou des symptômes qui sont habituels avec ou sans substrat congénital ou héréditaire. Ce sont les maladies qui j'appelle "maladies identificatoires" où l'enfant en présentant cette symptomatologie là se sent faisant partie de cette famille. • La maladie comme contrôle de la distance dans une famille: Les processus de prise de distance et de séparation peuvent être bloqués par la "maladie". Les parents devront être plus parents que conjoints afin de s'occuper du "malade". La famille deviendra une famille dysfonctionnelle. L'enfant se trouve donc au coeur de la dynamique familiale et au coeur d'innombrables enjeux qui le dépassent largement mais auxquels il participe activement. Le traitement à proposer passera d'abord par une compréhension de la situation de la part du professionnel et de la famille, c'est seulement après qui peuvent se mettre en place des solutions et des stratégies d'action appropriées. Bibliographie 1. Ausloos G.: La compétence des familles, Ed. Erès 2. Carter B., McGoldrick M. Ed. The changing family life cycle, 2nd ed. Gardner Press. 3. Duhamel F., dir.: La Santé et la famille, Gaëtan Morin éditeur. 4. Fivaz-Depeursinge E., Corboz-Warnery A., Frenck N.: L'approcio sistemico, in "Dalla cure materne all'interpretazione", a cura di G. Fava Vizziello, D.N. Stern, Raffaello Cortina Editore, 1992. 5. Frenck N.: A time conserving protocol for pediatric behavioral problem, Family Systems Medecine, vol 2, No 2, 1984. 6. Frenck N.: Mas allá de la medicina holistica, Psicopatologia (Madrid), 4, 1984. 7. Frenck N.: La Famille et les soignants rencontre entre deux systèmes, Soins Infirmiers, 5, 1985. 8. Frenck N.: La vie de famille n'est pas un long fleuve tranquille, Journal de La Source No 3, 1990. 9. Frenck N.: La famille et le pédiatre, synergie et complémentarité: de l'approche systémique en Pédiatrie, Revue médicale de la Suisse Romande, 120: 219-224, 2000 10. Frenck N.: Familles jamais tranquilles ou comment grandir pour le meilleur et pour le rire, Ed. Payot Lausanne, 2000. 11. Frenck N.: L'approche systémique de la consultation en pédiatrie, in "La construction des liens familiaux pendant la première enfance", Ed. Monique Robin, Irène Casati et Drina Candilis-Huisman, Editorial PUF, 1995. 12. Gennart M., Vannotti M., Zellwegewr J.-P., La maladie chronique: une atteinte à l'histoire des familles. Thérapie familiale: Vol.22, No 3, pp 231-250 Genève, 2001 13. Lord Coleman W., Taylor E.H, guest editors: Family-focused pediatrics: issues, challenges and clinical methods, Paediatric clinics of North America February 1995, Saunders. 14. McDanies S., Campbell T.L., Seaburn D.B.: Family-Oriented primary care, Springer Verlag. 15. Webster-Stratton C., Herbert M.: Troubled families, problem children, Wiley Ed.

Posté par systemique à 13:37 - frenck nahum - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 avril 2006

une idée

[...] une idée, pour peu qu'on s'y accroche avec une conviction suffisante, qu'on la caresse et la berce avec soin, finira par produire sa propre réalité. (Faites vous-même votre malheur, trad. Jean-Pierre Carasso, p.54, éd. Seuil, 1984)

Posté par systemique à 16:12 - Watzlawick - Commentaires [0] - Permalien [#]

la décompensation psychique

Revue Médicale Suisse Revue Médicale Suisse No -504 La décompensation psychique du sujet dément : crise individuelle ou familiale ? Article de V. Rudhard-Thomazic A. Michon La décompensation psychique implique toujours une crise au niveau individuel, mais fréquemment aussi au niveau familial. Pour un patient atteint d’une affection démentielle, le fait que la maladie soit irréversible et qu'il perde irrémédiablement ses capacités intellectuelles et physiques, rend la notion de fardeau évidente pour les proches. Ceux-ci vont devoir progressivement se substituer au patient dans les actes de la vie de tous les jours. La crise peut alors venir tant du patient lui-même – aggravation de la maladie, conséquences psychiques de la maladie sous forme de dépression, d'anxiété notamment – que de l’entourage, qui s’épuise et se trouve dans l’incapacité à maintenir le système familial à l'équilibre. Une intervention de crise nécessite une prise en charge individuelle pour le patient, mais également pour ses proches. Cette double intervention permet de mettre en évidence et donc d'agir sur les facteurs de crise sous-jacents souvent plus réels que la «simple» symptomatologie exprimée par le patient lors de la décompensation psychique. Introduction Avoir un proche atteint d'une démence est toujours une situation lourde à porter pour l'entourage. Le fardeau est émotionnel, mais également physique et économique.1 Le patient, comme les personnes qui le soutiennent, n'échappe pas aux phases d'acceptation de la maladie. L'interaction entre le malade et son entourage est si forte que si un élément de ce système change, tout le système se modifie. Cette rupture de l'équilibre peut conduire à une période de troubles caractéristiques de la situation de crise. Dans ce contexte, le symptôme du patient peut être révélateur non seulement d'une crise individuelle mais aussi de la crise du système. Il est important d'aller au-delà de cette symptomatologie, et de rechercher des facteurs de crise sous-jacents tant sur le plan individuel que familial, pour saisir l'opportunité de changement qu'ouvre la crise. Cet article retrace les éléments essentiels du concept de crise en psychiatrie et propose leur application dans le champ de la démence. Le concept de crise La crise représente un moment où l'individu ou sa famille affronte un problème qu'il ne peut résoudre en appliquant ses mécanismes de défense habituels jusqu'alors efficaces. Elle est un danger, car elle menace de l'envahir, mais aussi une opportunité dans la mesure où il s'agit d'un moment propice aux changements.2 Le concept de crise et donc l'intervention thérapeutique associée se basent sur un large éventail de théories comportementales, notamment celles de Freud, Lindemann et Caplan.2 Freud développa le principe de causalité lié au déterminisme psychique. Chaque acte du comportement humain prend sa source et sa cause dans l'histoire et l'expérience de l'individu. La causalité agira, que l'individu soit conscient ou non de la raison de son comportement. Le postulat selon lequel des connexions causales agissent inconsciemment le déterminisme psychique est à la base de la théorie de la psychothérapie et de la psychanalyse. Le comportement présent n'est compréhensible qu'à la lumière de l'expérience et de l'histoire de l'individu. Dès les années 40, Lindemann2,3 développe le concept de crise. Il observe que certaines situations de vie, telles que le deuil, la naissance d'un enfant, le mariage, sont génératrices de tensions émotionnelles et de stress. Pour y faire face, l'individu développe des mécanismes d'adaptation, qui sont soit efficaces, permettant à l'individu de maîtriser cette situation nouvelle, soit insuffisants conduisant l'individu à une situation de crise. La vulnérabilité de certaines personnes de par leur personnalité, leurs expériences passées ou des facteurs propres à la situation présente favorise l'émergence d'un état de crise. Dans les années 60, Caplan4 définit la crise comme étant reliée à l'adaptation de conflits interpersonnels. Par essence, l'individu se caractérise comme vivant dans un équilibre émotionnel. L'objectif est de toujours maintenir ou rétablir cet état ébranlé par les problèmes de la vie quotidienne. Soit l'individu résout le problème, soit il s'adapte à l'état de non-solution. Quoi qu'il en soit, un nouvel équilibre s'établit, mais au prix de l'apparition d'une tension interne, c'est-à-dire d'angoisse et de désorganisation du fonctionnement, sur une période plus ou moins longue. L'issue de ce bouleversement émotionnel dépend du genre d'interaction que l'individu aura, pendant cette période de crise, avec les personnages clés de son milieu émotionnel.2 Concept systémique et théorie bowennienne des systèmes familiaux Pour Bowen,5 la famille forme un système une unité émotionnelle dans lequel ses membres sont liés de telle sorte que le fonctionnement de l'un influence le fonctionnement de l'autre. Tout changement dans l'une des parties du système est suivi de changement à visée compensatrice dans d'autres composantes, dans le but de maintenir le système à l'équilibre, voire dans un non-changement, et donc en assurer la viabilité. Le fonctionnement de tout système dépend du fonctionnement de systèmes plus vastes dont il fait partie et de celui des sous-systèmes qui le composent. Pour Bowen, c'est donc cette unité familiale ce système et non pas les individus qui en font partie, qui devient l'objet principal du traitement. Les symptômes, même exprimés par un seul individu, s'inscrivent dans des processus qui se déroulent au sein du système. Ils ne reflètent donc pas une défaillance individuelle, mais attestent d'un changement qui s'est produit à l'intérieur de l'unité familiale et qui en a modifié les conditions de fonctionnement. Dans ce contexte, n'importe quel symptôme peut être traité, à condition que soit pris en compte le système relationnel familial. Selon Bowen, deux variables influencent majoritairement l'activité du système émotionnel humain, «la différenciation du soi» et «l'angoisse». L'angoisse est la peur d'une menace réelle ou imaginaire, elle peut être aiguë lorsque l'individu est confronté à une menace réelle ou chronique qui s'applique à un état qui existe indépendamment de tout stimulus particulier (par exemple : la peur de ce qui risque d'arriver). Cette dernière est susceptible de se transmettre d'une génération à l'autre. Dans une même famille, chaque génération hérite donc du niveau d'angoisse chronique des générations précédentes. L'angoisse peut apparaître quand l'individu est incapable de se différencier par rapport à ses parents. La différenciation du soi se mesure au degré de fusion dans les relations interindividuelles du système familial. Un autre concept important de la théorie de Bowen est la «triangulation» : chaque fois qu'un système familial dépasse un certain seuil d'angoisse, les relations duelles sont remplacées par des relations à trois participants. A l'intérieur d'une même famille, différents triangles se forment et se dissolvent de façon récurrente. Quand le système n'est pas trop angoissé, les triangles peuvent rester invisibles et ne se manifester qu'à l'accroissement de l'angoisse. Bowen insiste également sur l'importance de la place qu'a chacun des membres dans le système. Autrement dit, une famille instaure des rôles structurés, définit des fonctions et formule des attentes envers chacun de ses membres. En fonction de cette place, l'individu vivra et gèrera différemment les stress, voire les crises, auxquels la famille sera confrontée. Tout changement subi par l'un de ses membres entraîne inévitablement des changements pour toute la famille. Pour que la crise familiale se résolve, il sera nécessaire que chacun retrouve un rôle propre dans le nouvel équilibre qui sera alors créé. La crise dans le contexte de la démence La personne atteinte de démence, du fait de l'altération cognitive et des conséquences sur son autonomie, est confrontée à des blessures narcissiques répétées sous forme d'échecs et de pertes inexorables. Pour certains auteurs,6 il en résulte un sentiment de démotivation. Le patient est prisonnier d'un passé immuable, incapable de vivre le présent de par les troubles mnésiques et la distorsion du vécu du temps. Le malade n'est toutefois pas le seul à souffrir de ses pertes. Le réseau soutenant la famille, mais également tout un système d'aide et de soins à domicile pouvant comprendre le médecin traitant, l'infirmière à domicile, les amis et les voisins notamment confronté à la perte de l'autre, à la chronicité et à l'impuissance peut finir par s'épuiser dans certaines situations. Lorsqu'un parent est atteint d'une démence, une adaptation des différents membres du système familial sera nécessaire, avec par exemple une inversion des rôles (parentification des enfants). Cela se révélera au fur et à mesure que le malade devra céder ses responsabilités, son contrôle, qu'il s'agisse de responsabilités intellectuelles, la prise de décisions ou finalement des fonctions physiques élémentaires.2 Dans ce contexte, la survenue d'un événement tel que la défaillance du soutien, l'évocation d'un placement, ou la survenue d'un conflit, peut conduire à une période de déstabilisation. La crise pour le système est alors double : individuelle et familiale. Familiale par le fait même que chaque membre est étroitement lié aux autres membres du système. L'intensité et la nature de la réaction de chaque personne de la famille dépendent de l'impact de la maladie sur sa propre vie quotidienne, de son vécu subjectif de la situation, de sa capacité à supporter la perte de l'autre et de sa résistance au changement. Tous ces éléments se modifient au cours du temps et sont parfois source de tensions ou conflits, les différents membres d'une famille n'étant pas tous au même niveau d'acceptation de la maladie. Pour les proches, prendre soin d'un proche atteint de démence représente très souvent un fardeau. Celui-ci est lié notamment à l'absence de soutien et d'information, à la difficulté à interpréter les comportements dus à la maladie ou encore à la surestimation des capacités du patient. Le fardeau est aussi largement conditionné par un certain nombre de facteurs individuels tels que la défaillance des mécanismes d'adaptation, la peur de la perte pressentie de l'autre, l'incapacité à communiquer ses propres émotions, la difficulté à faire face au nouveau rôle imposé par la maladie, le manque d'expérience préalable, la non-reconnaissance de ce nouveau rôle.2 Tous ces éléments peuvent être considérés comme des facteurs de crise contribuant à la fragilisation et au risque de rupture de l'équilibre intrapsychique du sujet confronté à la maladie d'un proche. Pour le patient, les facteurs qui conduisent à la crise individuelle peuvent être plus difficilement identifiables compte tenu des troubles cognitifs et de communication. Toutefois, ce que les patients expriment de leur vécu et de leur expérience subjective conduit à identifier les mêmes facteurs de crise que pour la famille. Le patient, lui aussi, peut pressentir sa propre perte. Ses capacités d'adaptation peuvent être également débordées. Il est confronté douloureusement à la perte de ses fonctions cognitives et de son autonomie, à ses difficultés à communiquer, et exprime un sentiment de déresponsabilisation progressive et l'incompréhension de ce qui lui arrive. Il tente d'y faire face par des mécanismes de défense tels que le déni, la fuite et l'évitement. Lorsque ces mécanismes de défense s'avèrent dépassés, apparaissent des symptômes anxieux et dépressifs, qui ne font qu'alimenter la crise déjà présente. La famille développe face à cette crise les mêmes mécanismes de défense que le patient. Si ces derniers sont inefficaces, un sentiment d'épuisement sous forme de dépression, d'anxiété, voire de somatisation apparaît. Là aussi, ces symptômes peuvent favoriser la crise. Tous ces éléments peuvent, isolément ou associés, amener à recourir au système de soins en urgence pour le malade, le plus souvent à la suite d'une recrudescence des troubles du comportement. L'élaboration de l'intervention de crise doit donc tenir compte non seulement de l'hypothèse qui va lui servir de fil conducteur (qu'est-ce qui ne va pas ? pourquoi l'intervention est-elle demandée maintenant ? quelle est la perception de l'événement selon chacun ? quels soutiens sont accessibles ? quelles ont été les capacités d'adaptation dans des situations semblables ?) mais aussi de tous ces facteurs de crise potentiels. Nous avons vu précédemment que le patient et son réseau fonctionnent en miroir. Les symptômes observés chez le patient peuvent être l'expression d'une crise personnelle (par exemple la progression de la maladie), mais également celle d'une difficulté du réseau. Le patient exprime, dans certains cas, ce que la famille ne peut pas dire ; il va mal parce que la famille va mal. Il devient ainsi le focus de la situation de crise.7 Les intervenants doivent donc être attentifs à ne pas se focaliser sur les symptômes du patient ou les explications de la famille. Il est important de passer au-delà du facteur d'épuisement et de rechercher des facteurs de crise sous-jacents, aussi bien du point de vue de la famille que du patient. Celui-ci est souvent décrit par sa famille comme allant mal car la maladie progresse. Tout peut être expliqué par la maladie, mais il convient de ne pas négliger l'impact émotionnel de cette dernière sur le patient et l'élaboration nécessaire des pertes et angoisses qu'elle engendre. Une intervention de crise doit donc prendre en compte tant l'individu que sa famille dans la prise en charge.8,9 La demande de l'entourage n'est généralement pas celle d'une thérapie familiale, mais plutôt d'un soutien qui, par le biais de la prise de conscience des facteurs de crise sous-jacents, permet d'espérer un renforcement des capacités d'adaptation en vue de l'évolution future de la maladie. Cas clinique Mme B. a 90 ans, elle est veuve et mère de deux filles. La fille aînée est mariée et a une fille, son mari est très présent dans la famille de la patiente. La fille cadette est divorcée et mère de deux enfants. Elle est décrite par sa famille comme ayant toujours eu un caractère très fort, personne ne s'opposant jamais à elle. Elle était également très aimante et dévouée à sa famille. Il y a quatre ans, elle est hospitalisée pour la première fois en raison de troubles du comportement et d'aggravation des troubles de la mémoire. A cette occasion, un diagnostic de maladie d'Alzheimer est posé. Un projet de retour à domicile associé à une prise en charge de la patiente et de sa famille sont mis en place. Le soutien permet de discuter de la maladie et de ses conséquences quotidiennes. Après un an et demi, la prise en charge familiale s'interrompt sous prétexte de difficultés extérieures et elle est recentrée sur le médecin traitant et les soins à domicile en accord avec toutes les personnes impliquées. Début 2004, la famille ressent un épuisement et demande une nouvelle hospitalisation devant, selon elle, une aggravation de l'état de Mme B. A l'admission, la famille exprime son incapacité à faire face à la situation, les troubles du comportement s'étant aggravés et la patiente se mettant en danger elle-même. L'évaluation met en évidence une légère péjoration des fonctions cognitives et une anxiété de Mme B. face à son avenir avec une agitation psychomotrice sous forme de déambulation. Lors du premier entretien, la famille semble ne pas connaître le diagnostic de maladie d'Alzheimer qui avait été donné, mettant toutes les difficultés sur le compte de l'âge. Nous optons rapidement pour une prise en charge familiale de soutien parallèlement à celle de la patiente. Le premier objectif du soutien familial était de permettre une élaboration des résistances non dites (culpabilité, difficultés à s'opposer à leur mère, trouver un nouveau rôle) face aux décisions de la famille d'un placement en EMS. Pour la patiente, un travail est élaboré, centré sur la prise de conscience de ses pertes et des diverses émotions qui en découlent (tristesse par rapport à la perte de son appartement, anxiété face à la perte de contrôle de sa vie, peur de la mort). L'annonce à Mme B. de la nécessité d'un placement a rapidement pu être faite par la famille en notre présence. D'abord difficile à accepter par la patiente, ce projet a progressivement pris sens pour elle. L'intervention auprès de la famille a permis d'identifier le facteur de crise réel : la mise en évidence d'une maladie d'Alzheimer chez la fille aînée ayant pour conséquence le retrait de celle-ci et de son mari dans la prise en charge de Mme B et par contre-coup l'épuisement de la fille cadette. Toutefois, nous nous heurtons alors à une résistance majeure dans l'élaboration de ce facteur de crise : la maladie de la fille aînée doit rester un secret bien que toute la famille soit au courant. A chaque tentative d'aborder le sujet, la famille met en place des mécanismes de défense sous forme de fuite dans des préoccupations concrètes, organisationnelles. Garder le secret, ne pas évoquer les craintes face à la maladie de la fille aînée reprend les mêmes mécanismes que toute la famille avait mis en place il y a quatre ans, au point d'en oublier qu'il leur avait été parlé du diagnostic de leur mère de nombreuses fois. Mme B. est le «porte flamme» de ces secrets. Dans cette situation, la non-demande de thérapie de famille ne nous permet pas de pousser trop loin les objectifs. Nous devons nous contenter de leur offrir un soutien en tenant compte de leurs résistances. La crise ne sera pas complètement résolue, mais un pas supplémentaire a été fait par rapport à il y a quatre ans. Nous pouvons faire l'hypothèse que la crise révélée par l'exacerbation des symptômes tels que l'agitation liée à une recrudescence de l'anxiété est sous-tendue par le conflit existant entre ce que perçoit Mme B. de sa situation et la réalité. Conclusion La décompensation psychique représente toujours un moment de crise pour le patient et sa famille ou son réseau. C'est une période de rupture de la continuité, favorisée par la répercussion de certains événements sur le vécu affectif et quotidien de chacun de ses membres. La crise peut être individuelle ou familiale, mais les répercussions se situent aux deux niveaux. Le système famille et patient va tenter par tous les moyens de s'adapter au stress dû à la maladie afin de conserver un équilibre stable. Ce dernier va se rompre lorsque pour un des éléments du système les mécanismes de défense échouent. La crise de l'un conduit à celle de l'autre. L'intervention doit donc prendre en compte les facteurs de crise sous-jacents, aussi bien pour le patient que pour la famille. W Auteur(s) : V. Rudhard-Thomazic A. Michon Contact de(s) l'auteur(s) : Drs Valérie Rudhard-Thomazic et Agnès Michon Service de psychiatrie gériatrique Département de psychiatrie HUG – Belle-Idée 2, chemin du Petit-Bel-Air 1225 Chêne-Bourg valerie.rudhard.thomazic@hcuge.ch Bibliographie : 1 Wimo A, Wimblad B, Grafstrom M. The social consequences for families with Alzheimer’s disease patients : Potential impact of new drug treatment. Int J Geriatr Psychiatry 1999 ; 14 : 338-47. 2 Aguilera C. Intervention en situation de crise. Paris : InterEdition, 1995. 3 Giardini U. La gestion de la crise en psychogériatrie : danger ou opportunité. Med Hyg 2004 ; 62 : 1417-22. 4 Caplan G. Principles of preventive psychiatry. New York : Basic Books, 1964. 5 Elkaïm M. Panorama des thérapies familiales. Paris : Seuil, 1995 ; 67-96. 6 Hazif-Thomas C, Thomas Ph, Guillibert E. La démotivation de la personne âgée démente. De la reprise à la répétition. Ann Med Psychol 1995 ; 153 : 261-8. 7 Raskind M, Alvarez C, Pietrzyk M, et al. Helping the elderly psychiatric patient in crisis. Geriatrics 1976 ; 31 : 51-6. 8 Michon A, Weber K, Gargiulo M, et al. Le fardeau du soignant dans la démence : déterminants et stratégies d’intervention. Schweiz Arch Neurol Psychiatr 2004 ; 155 : 217-24. 9 Brane G. Normal aging and dementia disorders – coping and crisis in the family. Prog Neuropsychopharmacol Biol Psychiatry 1986 ; 10 : 287-95. Mots-clef : I démence I intervention période de crise I famille Numéro de revue : -504 Numéro d'article : 24020 >Retour en haut de page<

Posté par systemique à 15:06 - Bowen - Commentaires [0] - Permalien [#]

réseau de complexité

pyramide2

Posté par systemique à 11:45 - diverses photos - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 avril 2006

redevenir auteur de sa vie

Conversations pour redevenir auteur de sa vie


Vous pourrez lire ci-dessous les particularités et les effets d'une conversation de "re-authoring" comme la nomme dans sa pratique Michael White.

1

Lorsque les gens consultent des counselors, ils racontent des histoires. Ils parlent de ce qui les amène en thérapie et, en général, expliquent ce qui les a conduit à prendre la décision de chercher de l’aide. En général, ils partagent aussi la manière dont ils comprennent l’histoire de leur problème/situation difficile/embarras. En faisant cela, les gens relient les événements de leur vie en séquences qui se déroulent à travers le temps selon un thème/une intrigue. Simultanément, ils font systématiquement référence aux personnages/protagonistes figurant dans l’histoire et partagent avec le counselor leurs conclusions concernant l’identité de ces personnages/protagonistes.

2

Les conversations pour redevenir auteur invitent les gens à faire ce qu’ils font systématiquement –c’est-à-dire, à relier les événements de leur vie en séquences qui se déroulent à travers le temps selon un thème/une intrigue. Cependant, pour ce faire, on les aide à identifier les événements de leur vie les plus laissés de côté - les résultats uniques ou exceptions - et on les encourage à placer ces événements dans les répliques d’une histoire alternative.

3

Ces résultats uniques ou exceptions commencent par fournir un point de départ aux conversations. Ils offrent une porte d’entrée vers les répliques d’une histoire de vie alternative dont, au début de ces conversations, on ne voit que de fines traces, et qui sont pleines de blancs et pas clairement formulées. Au fur et à mesure que ces conversations avancent, le counselor construit un échafaudage au moyen de questions qui encouragent les gens à remplir les blancs. C’est un échafaudage qui aide les gens à aller chercher leur expérience vécue, à étendre et à exercer leur imagination et leur ressources de construction de sens et qui engage leur fascination et leur curiosité. En résultat, les répliques de l’histoire de vie alternative des gens s’étoffent et s’enracinent plus profondément dans leur histoire, les blancs se remplissent et ces répliques sont clairement formulées.

4

Pour construire cet échafaudage, le counselor navigue dans des questionnements sur « le paysage de l’action » et sur le « paysage de l’identité ». On peut considérer (à la suite de Jérôme Bruner) que les histoires de vie et d’identité personnelle des gens composent les « paysages de l’esprit » eux-mêmes constitués des paysages de l’action (événements reliés en séquences à travers le temps selon un thème/une intrigue) et des paysages de l’identité (conclusions identitaires façonnées par les catégories identitaires culturelles contemporaines). C’est au moyen des questions d’échafaudage que ces paysages alternatifs de l’esprit se trouvent richement décrits.

5

Les conversations pour redevenir auteur re-vivifient les efforts que font les gens pour comprendre ce qui leur arrive dans la vie, ce qui est arrivé, comment c’est arrivé, et ce que tout cela signifie. Ainsi, ces conversations incitent les gens à se ré-engager fortement dans leur vie et dans leur histoire et leur offrent des options pour habiter plus pleinement leur vie et leurs relations. Il y a des parallèles entre les compétences nécessaires aux conversations pour redevenir auteur et les compétences requises pour écrire des textes de facture littéraire (le livre « Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie » a été originellement publié en 1989 sous le titre « Les Moyens Littéraires au Service de la Thérapie »). Entre autres choses, les textes de facture littéraire incitent le lecteur à se ré-engager fortement dans nombre de ses propres expériences de vie. C’est par ce ré-engagement fort que les blancs dans l’histoire se remplissent et que le lecteur vit l’histoire comme si c’était la sienne.

6

Comme pour les textes de facture littéraire, l’échafaudage fourni par les questions de ces conversations permettent aux gens de répondre et de remplir les blancs dans les paysages alternatifs de l’esprit. Ces questions ne sont pas orientées vers le déjà-connu d’une manière qui précipiterait des réponses irréfléchies, résultant de l’ennui et d’une familiarité aiguë avec le sujet. Et ces questions ne sont pas orientées non plus vers ce qui pourrait être connu d’une manière qui précipiterait des réponses irréfléchies, résultant de la fatigue et de l’échec à identifier le moins familier. Comme le développement de n’importe quelle compétence, l’expression de questions d’échafaudage est une compétence qui s’acquiert par la pratique, par plus de pratique et par encore plus de pratique.

7

Au fur et mesure que les conversations pour redevenir auteur évoluent, elles offrent aux gens des conditions dans lesquelles il leur devient possible de faire un pas dans le proche avenir du paysage de l’action de leur vie. On pose des questions qui les incitent à produire de nouvelles propositions d’action, à expliciter les circonstances qui pourraient favoriser ces propositions d’action et à faire des prédictions concernant le résultat de ces propositions. Ces questions sont rarement introduites avant que de riches conclusions n’aient été développées dans le paysage de l’identité.

8

Au début les gens ont tendance à répondre aux questions du paysage de l’identité en produisant des conclusions identitaires basées sur les catégories structuralistes de l’identité bien connues –besoins, motivations, attributs, traits, forces, déficits, ressources, propriétés, caractéristiques, pulsions, etc. Ces conclusions identitaires structuralistes offrent invariablement une base faible pour savoir comment avancer dans la vie. Au fur et à mesure que les conversations évoluent, les gens ont l’occasion de produire des conclusions identitaires basées sur les catégories non-structuralistes de l’identité bien connues –intentions et buts, valeurs et croyances, espoirs, rêves et visions, engagement dans des façons de vivre, etc. C’est en développant des conclusions identitaires non-structuralistes que les gens trouvent l’occasion de prendre progressivement de la distance par rapport à leur vie, et c’est de cette distance qu’ils apprennent à savoir comment avancer. C’est de cette distance qu’ils trouvent l’occasion d’engagements forts plus significatifs dans leur propre vie, et peuvent faire les pas suivants pour habiter leur existence.

Michael White - 2004

Posté par systemique à 16:12 - constructionnisme - Commentaires [0] - Permalien [#]

effet papillon

L'apport de la théorie de l'Ordre et du Chaos au paradigme de la complexité juridique Serge DIEBOLT IDL - CNRS, Mars 1995 Un jour, un météorologue a regardé le vol désordonné d'un papillon, et il lui est venu l'intuition que ce désordre n'était peut-être qu'une expression subtile de l'ordre diffus de tout l'univers. Et si ce papillon, d'un autre coup d'ailes (ou d'un coup de pied), déclenchait une tempête sur un droit bien agencé entre normes supérieures et inférieures, primaires et secondaires ? Longtemps négligé car assimilé au désordre, le " bruit " prend de nos jours une éclatante revanche dans tous les domaines des sciences de la nature. Sous l'impulsion de l'" effet papillon ", il devient un signal clair, l'ordre se change subitement en désordre, et la simplicité devient complexité. C'est pourquoi, après un bref rappel des théories données par les sciences de la nature pour montrer les rapports étroits qui existent entre chaos et complexité (1), nous aborderons la question des rapports entre le droit et la complexité à la lumière des théories proposées par le paradigme de l'ordre et du désordre (2), en s'appuyant sur un exemple concret. L'Ordre et le Chaos sont vus par les sciences de la nature comme les fruits de la complexité Rappel des théories Il sera fait ici un bref rappel des éléments essentiels qui sous-tendent la théorie que nous utiliserons, avant d'évoquer les conséquences qu'elle est susceptible de produire. La nécessité d'un système temporalisé Pour mémoire, nous évoquerons rapidement la première exigence posée par le paradigme chaotique : l'existence d'un système. Nous entendrons par là tout ensemble d'éléments distincts comportant entre eux des liens. Cet ensemble peut être plus ou moins structuré et hiérarchisé, fixe ou mobile. Le droit comporte tous ces attributs, excepté celui de la fixité (s'entendant de celle des éléments, pour la distinguer de l'homéostasie). Le système doit en second lieu comporter une dimension temporelle, ou diachronique. Cette dimension est nécessaire pour pouvoir parler, non seulement en termes de liens, mais aussi en termes de flux. Le flux se caractérise comme un échange d'information entre les éléments par le biais des liens. Nous donnerons en annexe un exemple de schéma éléments-liens-flux que l'on peut donner du système juridique français (considéré toutefois avec une certaine hauteur de vue). Quand les flux qui traversent ce système sont linéaires, le système est totalement déterminé, quantifié et prévisible. Mais au moindre bouclage des flux, les résultats deviennent stochastiques, et l'ordre initial s'effondre. C'est donc la rétroaction, produit de la boucle des flux, qui engendre ce phénomène que l'esprit humain, dérouté, a qualifié de complexité. La rétroaction, mère de la complexité Les rétroactions sont de deux nature : directes et indirectes. Les rétroactions directes désignent les autoactions des éléments, c'est-à-dire l'influence immédiate d'un élément sur lui-même. Les rétroactions indirectes désignent, elles, l'action d'un élément sur un autre, qui l'influence lui-même en même temps et de manière non symétrique. L'existence de rétroactions au sein d'un système, quel qu'il soit et quelle que soit sa structure, rend ce système non linéaire. Ce paradigme de la non linéarité connaît un succès d'autant plus mérité que l'on peut trouver dans à peu près n'importe quel système issu du monde vivant des termes non linéaire. Ce sont eux qui engendraient ce phénomène d'écho, de parasite, qui venait troubler la pureté du bel ordonnancement du système que les scientifiques tentaient de mettre sur pied. Il est cependant et dorénavant acquis qu'une pureté n'est que virtuelle, une régularité qu'artificielle et qu'un ordonnancement qu'intellectuel. Mieux, les scientifiques ont désormais conscience que le chaos est l'expression des forces créatrices de la nature, et que si un éventuel ordre émerge, ce n'est de rien d'autre que du désordre. Comment en arrive-t-on à ces conclusions ? La réponse se trouve partiellement dans l'étude de la seconde nature des rétroactions : la polarité. Les rétroactions positives Une rétroaction est dite positive quand elle tend à amplifier un flux entre deux éléments. Cela peut se traduire par un gain de tension entre deux pôles, à une augmentation d'influx entre deux neurones, de différences entre deux crêtes, d'individus dans une population, etc. Elles ont bien entendu lieu quand, de part et d'autre de la boucle, l'information reçoit un traitement similaire. Le signal est ainsi constamment alimenté, et augmente jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre se fasse ou se rompe au sein du système. Un ballon qui éclate, un événement qui survient quand tout semblait stable, un pneu qui part en aquaplanning, un krach boursier, nombreux sont les exemples des effets produits par les rétroactions positives. Nous verrons en 2.2 comment utiliser cette métaphore pour le droit. Inversement, les rétroactions peuvent être négatives, mais leurs conséquences ne sont pas moins nombreuses. Les rétroactions négatives Produites, elles, par la neutralisation de deux éléments connectés, les rétroactions négatives sont le principe de fonctionnement de tous les types de régulateurs : thermostats, carburateurs, condensateurs, vases d'expansion, tous ces mécanismes mettent en jeu des rétroactions négatives. Pas plus que leurs soeurs, les rétroactions négatives n'impliquent un renversement de hiérarchie. Elles en sont un effet, mais pas une cause. De même, elles sont comme elles un facteur de complexité. Il ne faut en effet pas se fier à l'apparente simplicité comportementale d'un système régulé par une rétroaction positive. Il peut s'y produire des micro-variations qui, négligées au départ, peuvent engendrer une instabilité imprévisible. La linéarité fait produire aux mêmes causes les mêmes effets. La non linéarité crée des franges d'interférences, des coupures, des irrégularités qui, derrière une apparente diversité, renferment un ordre caché. Il est une autre combinaison qui va à coup sûr tendre le système vers la complexité : c'est la combinaison des rétroactions. La complexe combinaison Nous venons de voir qu'un système à deux éléments peut se comporter de manière quasi-linéaire. Mais si nous ajoutons un ou plusieurs éléments à notre système, la linéarité disparaît. La complexité s'amplifie d'elle-même, faisant échec à toute tentative de prévision. Car, et c'est un fait à souligner, autant le cerveau humain a un fonctionnement non linéaire et désordonné, autant il n'accepte facilement et intuitivement que des relations linéaires de cause à effet bien ordonnées à titre d'explications. Il en résulte qu'un problème qui lui est soumis, faisant intervenir trois (ou plus) éléments liés réciproquement et interdépendants les uns des autres l'égare rapidement, et que l'on voit très rapidement poindre des facteurs subjectifs dans la prise de décision. Ces facteurs seront d'autant plus volontiers pris qu'il est souvent malaisé de se représenter mentalement les interactions qui peuvent lier les objets, leur sens et leur effet. Pour couronner le tout, il est quasi-impossible de dresser un raisonnement quand on est soumis à un problème faisant intervenir des éléments liés par des rétroactions positives d'autres négatives. Il s'ensuit en effet tout un jeu subtil de combinaisons qui peuvent aboutir, soit à un basculement rapide, soit à une stabilité durable, en passant par tout un tas de nuances. Notons enfin qu'une stabilité, même durable, est soumise à variation. Il est cependant, et peut-être est-ce le plus déroutant, des systèmes qui assurent eux-mêmes leur propre stabilité, selon le même processus rétroactif, et ce quelle que soit la valeur que l'on y introduit en entrée : ce sont les systèmes autopoïétiques. A la recherche de l'homéostasie Les scientifiques se sont depuis quelques années déjà penchés sur le cas de systèmes, vivants pour la plupart, qui semblent faire preuve de la plus grande des autonomies. La typologie des systèmes autopoïétiques va de quelques modèles mathématiques simples aux des êtres les plus complexes comme nous-mêmes. La particularité remarquable de ces système est leur complète endogénéité. Tout en eux est interne, même leur cause. Ce trait implique qu'ils soient doués d'une faculté de reproduction, afin de se régénérer quand leur niveau vital tombe en-dessous d'un seuil critique. Cette faculté de clonage assure la naissance d'un autre système vivant, ayant ses propres caractéristiques et sa propre autonomie, c'est-à-dire n'ayant aucun lien (hormis généalogique) avec le précédent. Pour assurer leur existence, les systèmes autopoïétiques sont pourvus d'éléments et d'une organisation préétablie " génétiquement ". Ce même patrimoine génétique renferme également les règles de fonctionnement de ce système, et comment il doit compenser les chocs venus de l'extérieur. Il possède donc les facultés d'auto-organisation et d'auto-réparation. Or, et c'est là le point capital, un tel modèle ne peut se concevoir, et ce fait a été mathématiquement démontré, d'un point de vue entièrement hiérarchique et linéaire. La hétérarchie est une condition sine qua non de l'évolutivité d'un système soumis à des contraintes exogènes, même si un sens favori est donné au cheminement des informations. Ces propriétés découlent de la structure fondamentalement rétroactive et non linéaire du système. Ce sont ces propriétés qui ont fait rêver les scientifiques de robots se réparant eux-mêmes, de métros se conduisant tous seuls quels que soient les cas de figure, etc. Cependant, après des années d'exaltation, la vague des recherches en systèmes de ce genre semble de nos jours marquer le pas et connaître un bilan plutôt mitigé. Ordre, chaos et complexité La complexité issue des rétroactions, nous l'avons vu, change comme par un coup de baguette magique tout en son contraire. Ses conséquences sont donc les mêmes en ce qui concerne l'évolution d'un système. • Dans un système linéaire, les petites causes ont de petits effets, dans un système complexe, elles en ont des gros, à certaines valeurs ou dans certains cas de figure. • Dans un système linéaire, la structure est hiérarchisée et droite, dans un système complexe, elle est faite de relations en boucles et enchevêtrées. • Un système linéaire a un comportement déterminé, c'est-à-dire rationnel et prévisible, un système chaotique est imprévisible et non rationnel. • Un système linéaire est ordonné quand un système complexe est désordonné. • Un système linéaire est désordonné quand un système complexe est ordonné. La complexité est donc pour la théorie du chaos la garantie qu'il existe pour le chaos un ordre, que ces deux notions n'en sont qu'une, et que les systèmes linéaires n'ont d'intérêt que leur simplicité qui les rend faciles à comprendre. La complexité est un paradigme qui rend toute étude systémique infiniment plus riche et fascinante, car elle joint la diversité empirique à la simplicité théorique. Nous venons, au cours de ce bref panorama, d'évoquer l'importance des rétroactions dans une étude systémique. Ces rétroactions ont une influence tant sur la structure que sur le comportement du système. Dans tous les cas, elles transforment la linéarité en complexité et dans tous les cas elles rendent nécessaire l'approche d'un système de manière bien plus qualitative que quantitative. Conséquences pratiques Les conséquences de ce mode de pensée pour le moins importants : les sciences de la nature connaissent une véritable révolution, entraînant les sciences économiques et sociales, et peut-être un jour, qui sait, les sciences du droit. Conséquences sur les sciences de la nature L'ordre et le chaos sont devenus pour ces sciences une occasion d'effectuer un dépoussiérage de tous les vieux dogmes qui régentaient dictatorialement leur domaine depuis des décennies. Il n'est pas un article actuel qui ne fasse à mots plus ou moins ouverts référence aux théories du chaos, ou aux conséquences d'un système envisagé de façon non linéaire. Plus qu'un constat, la complexité est en train de devenir une véritable religion, et ce n'est pas un constat d'échec, mais un véritable nouveau domaine qui s'ouvre aux scientifiques. Les outils modernes de simulation révèlent en effet que les paradoxes apparents de la complexité recèlent une logique cachée, et que le bruit n'est qu'un méta-signal qui se retrouve à toutes les échelles du système. La théorie du chaos ,maîtresse de la complexité, est donc un pôle de développement et de renouvellement pour les scientifiques d'aujourd'hui. Conséquences sur les sciences économiques et sociales Les sciences économiques se sont toujours donné pour but de prédire les évolutions et les tendances des économies de nos pays. D'innombrables théories ont été échafaudées, dont aucune n'a pu prétendre, ni à l'universalité, ni même à une fiabilité considérée comme satisfaisante. Les économistes ont donc été parmi les premiers à s'intéresser aux théories de la non linéarité, d'autant plus tôt que les phénomènes économiques sont éminemment cycliques, ce qui laissait présager de relations avec certaines propriétés répétitives des ensembles apparemment chaotiques. De nombreuses théories ont été soit affinées soit repensées par l'introduction de termes non linéaires dans les équations de simulation. Il en est résulté des modèles qui, à défaut de pouvoir être considérés comme définitivement fiables, sont comportementalement bien plus intéressants que leurs collègues linéaires. Il a par exemple été démontré que c'était la linéarité des programmes des ordinateurs qui avait provoqué le krach boursier de 1989, toutes les machines s'étant mutuellement entraîné au même moment (explosion d'une rétroaction positive). Certains sociologues semblent emboîter le pas, reconsidérant les implications économico-sociales sous un angle autrement plus critique : le progrès n'est pas forcément un bien pour le collectif ni pour l'individu, la vitesse ralentit, la productivité fait perdre du temps, etc. La complexité a recentré les sciences sociales sous le paradigme de la contre-productivité pour donner du monde une image turbulente et brouillée, mais loin de la virtuelle cristallinité dans laquelle on cherchait auparavant à la faire rentrer. Complexité et chaos sont donc pour les sociologues également des facteurs de renouveau. Conséquences sur les sciences juridiques Le droit semble moins perméable que les autres sciences aux paradigmes issus de l'ordre et du chaos. Il n'est néanmoins un secret pour personne que la complexité existe en droit. Même si la théorie s'en défend, la pratique dément au quotidien l'affirmation que le droit est un ensemble sagement hiérarchisé et ordonné. Hans Kelsen aura en vain cherché pendant vingt ans à apporter une démonstration en ce sens, qui sera par la suite plus critiquée que prolongée. Un second constat s'impose cependant : les théories actuelles du droit sont inadaptées au paradigme chaotique. Sans aller jusqu'à prétendre qu'une théorie est fondamentalement stipulative, comme le sont souvent les ontologies, il faut reconnaître que celles que nous connaissons actuellement ont surtout été construites sur des modèles fondamentalement linéaires. Positivisme, quasi-positivisme, jusnaturalisme, réalismes, toutes ces théories ont tendance à poser le droit comme une construction plane, dans laquelle les hétérarchies et les rétroactions sont exceptionnelles et facteurs potentiels d'un désordre perturbateur. La théorie du chaos, aux bases simples mais impératives, se présente donc à la science du droit comme un défi pour recentrer son paradigme sous l'angle de la complexité. Nous allons maintenant tenter d'en donner sommairement les grandes lignes. L'Ordre et le Chaos sont vus par la science du droit comme, avant tout, une méthode pour mieux appréhender sa propre complexité L'approche chaotique du droit n'en étant qu'à ses débuts, nous nous entourerons de quelques précautions méthodologiques préliminaires avant de donner l'embryon d'une méthodologie qui nous permettra de commenter un petit exemple, puis d'évoquer certains avantages et inconvénients entrevisibles de la complexité pour le droit. Introduction : Les difficultés d'une approche purement réflexive Il est périlleux pour un élément de donner une description de son système. Nous mettrons donc en garde le lecteur avant d'avancer une théorie " chaos-oriented ". Le risque d'autosuggestion Partons de la conjecture selon laquelle " plus les éléments d'un système sont trivialement connectés - au sens qu'ils sont univoquement et rigidement déterminés par leurs voisins -, plus le comportement global du réseau est global et prévisible pour un observateur extérieur, mais plus il apparaît " contre-intuitif " et non maîtrisable pour ces observateurs intérieurs que sont les éléments du réseau ". Cette conjecture nous suggère que toute théorie se doit d'être définie selon un point de vue qu'Hart qualifierait d'externe radical. Toutefois, on voit mal comment un observateur, faisant lui-même partie du réseau social supportant le système juridique qu'il étudie, et ayant de plus ses propres conceptions du système, pourrait se targuer de posséder un point de vue véritablement externe. Le danger est donc double : choisir une méthode a priori, et y infléchir sa vision objective de la réalité. Courant ces deux risques, la conception proposée ci-après sera donc à prendre de la part du lecteur avec l'approche la plus critique possible. Quelle théorie du droit pour les métaphores naturelles ? L'application des métaphores issues des sciences de la nature faisant intervenir les phénomènes non linéaires impose une définition (rapide mais) précise du système considéré. Les éléments du système : concepts, normes et institutions Nous pouvons définir les atomes du système juridique comme étant constitué de notions et de concepts, c'est-à-dire d'entités linguistiques plus ou moins élémentaires, qui réfèrent de manière plus ou moins directe à la réalité. Ces unités linguistiques s'insèrent dans des ensembles qui constituent des normes. Les normes sont distinctes de leurs composants car elles peuvent signifier plus que la somme des signifiés de leurs composants (présence de sens implicite). Ces normes sont des actes de langage émanant de certaines entités : les institutions, qui édictent (output) ou appliquent (input) les normes, modifient ou reçoivent les notions et concepts. Ces éléments définis, nous pouvons établir leurs liens. Les liens internes Les concepts et notions sont liés entre eux par des liens sémantiques (est un, est une sorte de, etc.). Ils forment ainsi une structure, un réseau sémantique. Les normes sont liées selon les auteurs, soit par des liens de supériorité-infériorité (Kelsen), soit par des liens de primarité-secondarité (Hart). On peut aussi y trouver des liens de généralité-spécialité, conformité-exceptionnalité, etc. Ce qui est intéressant dans les liens internormatifs, c'est qu'ils lient des ensembles qui véhiculent des notions et concepts, et ces flux vont donc interférer sur les structures conceptuelles même. Nous assistons donc maintenant à un système à deux dimensions interconnectées. Les institutions sont également liées par des relations de supériorité à infériorité, généralité et spécialité. C'est cette dernière structure qui est la plus apparente, et qui, en ce qu'elle est organique, prime toutes les autres. Le système prend donc une troisième dimension, interconnectée aux deux précédentes. Ces liens entre ces dimensions sont définis par des normes (constitutionnelles) dont les concepts font partiellement partie des objets de la dimension inférieure. Ces méta-normes sont édictées par des méta-institutions (Conseil constitutionnel, et tout organe constituant), selon des méta-méta-normes (règles organiques de la Constitution). Les méta-niveaux internes s'arrêtent là. Ils sont prolongés de façon exogène par des décisions qui en définitive reviennent au peuple, c'est-à-dire au système social. La troisième dimension est voulue supérieure aux premières, mais ce n'est pas une règle absolue. On entend par là qu'une institution donnée (maire, par exemple), ne pourra édicter une norme que d'une portée bien définie. Nous avons donc entre les diverses dimensions des relations théoriques de symétrie. L'ordre interne : structures et hiérarchies Nous pouvons d'ores et déjà discerner un ordre intrinsèque à une telle construction : ces éléments sont connectés selon une structure comportant des degrés graduels de rigidité, représentables sur une échelle factuel-conceptuel. Les liens entre les éléments de toutes ces structures peuvent donc ainsi être valués, formant de fait une hiérarchie, ce qui permet de retrouver aisément la place d'une norme, d'un concept, et d'apprécier la conformité de tel ou tel acte avec les méta-normes régissant l'ensemble. Ces méta-normes ne sont cependant que supplétives, et sont régies par des méta-normes implicites de niveau supérieur (nous le verrons dans notre exemple) qui régulent tout le système. Ces " super-méta-normes " sont hétérarchiques, donc non linéaires, et rendent le système complexe. Les liens externes : adéquations et inadéquations On ne peut expliquer l'existence de ces normes suprêmes implicites que si l'on considère que le système juridique est une émanation, donc un sous-produit, du système social. Une nombreuse littérature a été produite pour et contre cette conception. Nous nous placerons résolument en faveur du pour, notre modèle devenant inopérant dans le cas contraire. Cette position a pour conséquence de nous contraindre à définir les liens qui unissent le sous-système juridique avec son système parent. Considérant que le système juridique est téléologique, c'est-à-dire qu'il a été créé dans un but précis, nous le placerons dans des rapports d'adéquation ou d'inadéquation avec ce but. Posons l'hypothèse que le droit serait un régulateur social. Nous insérerons alors le droit à l'extrémité d'une boucle de rétroaction positive reliant le phénomène social à lui-même. Le flux d'informations émanerait du social, remonterait vers le juridique (phase de qualification), puis, une fois la décision inférée, redescendrait vers le social (phase d'application). Nous assistons alors à des phases d'interaction entre les deux systèmes, l'un rétroagissant avec l'autre au fil des itérations, pour aboutir à une stabilité d'ensemble : stabilité du social grâce au juridique (régulation), stabilité du juridique malgré le social (compensation). Ces deux processus sont de nature différente mais leur action est complémentaire, et permet d'assurer une continuité globale. Nous allons maintenant voir, à travers un petit exemple, comment ces différents systèmes interagissent. Exemple commenté Les noms des parties aux affaires dont il va être question ont été modifiés, certains litiges étant encore pendants devant leurs juridictions. Une société, PUB, a proposé à des pharmaciens de s'associer à elle dans le cadre de la convention suivante : le pharmacien souscrivait avec PUB une convention aux termes de laquelle il faisait l'acquisition d'un matériel audiovisuel qu'il installerait dans son officine et qui permettrait à PUB de diffuser des messages publicitaire, qui seraient regardés par les clients faisant la queue chez ledit pharmacien. Le matériel étant acheté en crédit-bail auprès d'une société LEASE, associée à l'affaire, les revenus de la publicités reversés au pharmacien lui permettaient de payer le loyer de son matériel, et même au-delà, lui rendant l'opération blanche immédiatement et rentable à terme. L'opération démarra rapidement et connu un succès immédiat. Mais les annonceurs furent si nombreux, le succès tel, que les spots devinrent trop nombreux et que, du jour au lendemain, plus personne ne voulut passer de publicité. Privée de toute ressource, la société PUB fut mise en liquidation, les pharmaciens restant liés à la société LEASE par un contrat au terme duquel ils faisaient l'acquisition d'un matériel qui leur était maintenant parfaitement inutile. Portées devant les tribunaux, les dizaines d'affaires engendrées par cette situation donnèrent lieu à une jurisprudence tout à fait intéressante. En effet, dans un premier temps, il fut reconnu en première instance comme en appel que le contrat qui liait LEASE aux pharmaciens était divisible de celui les liant à PUB, même si ces deux contrats faisaient partie d'une même opération commerciale : opération ne veut pas dire maîtrise d'ouvrage. Il fut donc jugé que les contrats de crédit-bail n'étaient pas annulables, en vertu du principe de la relativité des conventions, et il en résultat que les pharmaciens continuèrent de devoir acquitter leurs loyers échus et à échoir. Furieux de devoir continuer à payer un matériel inutile alors qu'on leur avait prétendu qu'ils n'auraient rien à payer, les pharmaciens saisirent leur Ordre, qui fit une pression telle que la Chancellerie s'en émut et donna des instructions pour que ses procureurs et avocats généraux ne requièrent pas dans ces cas de figure. Les résultats ne se firent pas attendre, et contre toute logique, la cour d'appel de Paris renversa complètement sa jurisprudence, prononçant l'indivisibilité des contrats et annulant donc les conventions de crédit-bail, faisant du coup supporter à LEASE un rude choc financier. Cette jurisprudence tint un certain temps, et permit à de nombreux pharmaciens de s'en tirer à bon compte, d'autant qu'ils ne se privèrent plus de déposer des recours en l'invoquant. Il arriva cependant un moment où les sociétés de crédit-bail commencèrent à s'émouvoir de cette jurisprudence qui les mettait dans une posture passablement délicate, en passant outre un principe fondamental de la théorie des contrats. C'est pourquoi, passé un certain nombre d'affaire, la Cour revint à plus d'orthodoxie juridique et fit machine arrière, se prononça de nouveau la divisibilité des contrats. Elle est à l'heure actuelle toujours fixée en ce sens. Quelles leçons tirer de ce cas ? Nous ne pouvons expliquer finement un tel revirement, qui ferait au sens positiviste échec au tiers exclu, qu'en invoquant la complexité des décisions. Revoyons donc le mouvement au ralenti. Initialement, nous assistons à des décisions " normales ". La décision suit le chemin dicté par la norme eu égard à la qualification retenue. Puis nous assistons à l'émergence d'une contrainte nouvelle émanant de l'ordre social (connexe mais pas identique à l'ordre public), modifiant le cheminement des inférences au niveau juridique. Pourquoi ? Parce que les décisions individuelles antérieures suscitées par le système juridique et appliquées dans le système social ont altéré la texture de ce corps social. Le nombre relativement faible d'affaires traitées ainsi ont nourri une boucle de rétroaction spéculative qui a amplifié une crainte (faillite ou difficultés financières pour les pharmaciens, voire simple sentiment d'injustice). Cette amplification a engendré une pression qui a fait basculer une décision à un échelon supérieur du système social engendrant par contrecoup une action supérieure sur le système juridique par le biais des institutions de l'appareil judiciaire (notes de la Chancellerie), et cette action a suffi à faire basculer une décision judiciaire dans un sens radicalement opposé. Observons plus finement ce changement, en-dehors de toute polémique ayant trait à l'indépendance de la magistrature. Il semble raisonnable de penser que dans ce cas précis la Cour d'appel , saisie de l'affaire au moment où le mécontentement des pharmaciens était à son paroxysme, était le suivant : si le principe de la relativité des contrats est appliqué, de nombreuses personnes vont se retrouver dans une situation financière difficile, ce qui revient à leur faire subir le risque de l'opération. Le sentiment d'injustice créé au niveau de centaines d'individus regroupés au sein d'un Ordre professionnel organisé et puissant risque de susciter un désordre social supérieur à celui qui résulterait de la faillite d'une simple société de crédit-bail. Donc il vaut mieux faire échec au principe pour inadaptation. Cette spéculation n'est autre qu'une rétroaction du juge sur lui-même, estimant par anticipation l'effet d'une décision sur le corps du social en général et du justiciable en particulier. Nous voyons également intervenir le facteur d'adéquation dont nous parlions supra, plus précisément le facteur d'adéquation téléologique (l'adéquation axiologique étant établie) comme générateur. C'est sous la montée d'une inadéquation que, passé un certain seuil, le système bascule et que ses inférences changent de direction. Il y a cependant des conséquences sur l'ensemble du système. Une modification aussi radicale d'un principe aussi essentiel (la solution consiste plus couramment à créer une exception) aboutit à modifier en profondeur l'entièreté du régime des contrats (n'oublions pas que les normes sont connectées selon trois dimensions). En l'occurrence, elle a plongé ce régime dans une instabilité potentielle, les contrats n'étant plus, en terme de validité, cloisonnés les uns des autres, et devenant extrêmement tributaires des conditions commerciales dans lesquelles ils avaient été passés, ce qui revenait à alourdir considérablement leur régime de preuve. Ces modifications allant à l'encontre de l'esprit général du droit civil et des contrats qui est d'assurer la stabilité des conventions, et par là des échanges commerciaux que sous-tend la confiance en la parole donnée, il fut jugé à un moment que les atteintes au système étaient suffisamment graves pour que (encore un raisonnement récursif d'anticipation) l'intérêt du commerce passe avant celui de quelques pharmaciens. La contrainte sociale initiale se vit donc occultée par une autre de niveau supérieur (nécessité des échanges commerciaux) qui aboutit à un nouveau basculement de la notion de relativité des contrats. Il est cependant à noter qu'en raison de la gravité d'une telle atteinte à la texture du droit par une Cour d'appel, il est fort improbable que d'autres mécanismes de compensation seraient entrés en jeu : cassation ou cantonnement jurisprudentiel de cette solution à ce cas de figure bien particulier (création d'une exception). Cette rapide et succincte analyse nous permet d'envisager quelques supputations concernant la complexité. Les vertus régulatrices de la complexité Aussi rapidement brossé, ce tableau ne donne qu'une idée partielle des effets régulateur des boucles de rétroaction. Leur aspect direct et largement spéculatif n'est cependant pas spécifique à la matière juridique. Il intervient dans quasiment tout processus décisionnel : à chaque fois qu'un acteur doit prendre une décision susceptible de produire de effets, et qu'il la prend en prenant en considération de ces effets, il effectue un raisonnement (dit en logique non monotone) rétroactif et, dans le cas (fréquent) où les facteurs sont multiples, sa décision prend la forme d'une décision complexe. Cette propriété permet de déduire qu'un ensemble de décisions liées rétroactivement à des systèmes connectés va mettre ces éléments en relation et les inscrire dans un processus d'interrelations régulatrices. Cette régulation reste à vérifier empiriquement, mais il suffit pour cela que les liaisons soient faites entre des mécanismes ayant une influence symétrique suffisante de l'un sur l'autre pour que la régulation soit assurée. Une autre voie consiste à considérer que les systèmes assurent seuls leur équilibre. L'autopoïèse : désir ou réalité ? Nous avons vu supra ce qu'est un système autopoïétique et comment il fonctionne. Nous avons également évoqué que deux auteurs se sont appuyés sur ces théories pour construire une théorie du droit : c'est le paradigme autopoïétique. Ce paradigme a été fort critiqué, et notre exemple semble le démentir. Il est en effet nécessaire, pour pouvoir l'appliquer, d'endogénéiser toutes les variables du système, ce qui revient à dire que le droit serait coupé de ses fondements factuels, et ne les recevrait plus qu'au travers d'une " membrane semi-perméable " en compensant lui-même l'influence de ces faits. Cette notion d'auto-organisation a suscité de nombreuses critiques, de la part notamment de ceux qui considèrent qu'un système ne peut être entièrement auto-déterminé, sont fonctionnement étant réglé par des règles elles-mêmes posées (en définitive) par quelqu'un ou quelque chose. Nous avons pour notre part déterminé le méta-niveau ultime de notre modèle. Il nous faut donc pour notre part chercher sa raison ultime ailleurs. Les partisans de l'autopoïèse la trouvent cependant en invoquant un argument tiré de la complexité. Atlan a été parmi les premiers à suggérer, dans son livre Entre le cristal et la fumée, que les systèmes juridiques connaissent un ordre qui résulte du bruit. C'est donc la complexité qui, à partir du bruit des chocs exogènes, permet une compensation endogène ordonnée. On pourra cependant faire remarquer que la complexité n'est pas qu'un facteur d'ordre. La complexité comme facteur de désordre Comme nous l'avons montré supra, les rétroactions qui engendrent la complexité sont soit positives, soit négatives. Nous avons entrevu l'action d'une rétroaction positive, déstabilisant un système qui se trouvait finalement compensé par des rétroactions négatives. Il ressort donc que le système juridique peut tout aussi bien renfermer des rétroactions positives, ou négatives qui, sous l'effet du passage d'un seuil par un facteur, vont devenir positives. Une difficulté consiste à prédire les changements de polarité, le seuil de renversement étant souvent tributaire d'autres rétroactions mettant en oeuvre d'autres seuils, et ainsi de suite. Complexité et implémentation Les boucles de rétroaction sont une difficulté certaine pour qui souhaite implémenter un processus complexe, mais elles sont aussi un remarquable outil de simulation. Toutefois, il est à noter que la plupart des outils de développement proposés jusqu'ici sont structurellement linéaires, c'est-à-dire qu'ils traitent séquentiellement les informations. On se retrouve alors confronté, dans les systèmes où les termes sont relativement nombreux, confronté à une explosion combinatoire de possibilités, ce qui révèle rapidement les limites de la puissance de calcul des machines actuelles. Pour simuler efficacement un processus itératif et non linéaire, il est souvent préférable de se tourner vers des machines parallèles. Sur le plan purement logiciel, l'expérience a mis en valeur les limites intrinsèques des systèmes traditionnellement basés sur des règles de production classiques (engendrant des inférences linéaires, car dans le cas de références cycliques, le système est incapable d'inférer). Or, il a été mis en lumière précédemment la nécessité de faire figurer ce genre de terme dans tout système se donnant pour ambition de simuler une décision judiciaire. Un bon compromis semble donc pouvoir être trouvé dans une combinaison de règles de production classique, de logique floue et de modèles neuromimétiques, tous ces systèmes travaillant en coopération. Aucun langage de programmation actuel ne permettant une telle combinaison, il serait assurément nécessaire de développer un langage spécifiquement adapté. Cette idée est renforcée par l'aphorisme suivant : à processus complexe, description complexe

Posté par systemique à 15:49 - systemique - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 avril 2006

estime de soi

De l'estime de soi à l'estime du Soi Par Jean Montbourquette On assiste aujourd'hui à un déluge de publications sur l'estime de soi, la panacée moderne apte à guérir tous les maux de la société. Pourtant, quand on a épuisé toutes les ressources du culte du moi et du 'Super héros', quand on est à bout de souffle et qu'on ne peut plus aller plus loin, quelque chose nous dit qu'il faut chercher ailleurs l'épanouissement complet. L’estime de soi pour sa personne Lorsqu’on s’aime réellement, qu’on s’approuve et qu’on s’accepte tel que l’on est, tout fonctionne dans la vie. C’est comme de petits miracles surgissant de partout. Louise Hay Voici quatre signes permettant de reconnaître l’estime de soi pour son être. Se reconnaître le droit de vivre L’affirmation de la vie est un acte spirituel par lequel l’homme cesse d’agir d’une façon irréfléchie et commence à révérer sa vie afin de la contempler à sa juste valeur Albert Schweitzer On considère habituellement comme allant de soi le droit à la vie, sauf dans certaines situations, en face d’un danger mortel par exemple. Alors, on en ressent vivement l’urgence en vertu de l’instinct de survie. Que dire maintenant d’une personne qui, en raison de trop grandes souffrances, aurait perdu le goût de vivre, voire l’instinct de vivre ? Elle doit impérativement retrouver son instinct de vie. Comment ? Elle s’avisera d’abord de demander de l’aide ; il existe en effet plusieurs moyens de contrôler la souffrance. Puis elle décidera de vouloir vivre et de bien vivre. À une mère affligée par la dépression de sa petite fille de cinq ans, un médecin disait : « C’est bien que vous fassiez tout votre possible pour qu’elle continue de vivre, mais c’est à elle qu’il revient de décider de vivre. Personne ne peut le faire à sa place. » Il existe par ailleurs des suicides subtils qui militent contre l’instinct de vie : fumer, boire avec excès ou se droguer, rouler à des vitesses excessives, etc. Le moins qu’on puisse faire pour se reconnaître le droit à la vie, c’est éviter de l’endommager ou de la dégrader. Les convictions qui réconfortent le goût et le droit de vivre sont les suivantes : j’ai le droit d’exister ; je suis responsable de mon existence ; je suis responsable de mon intégrité physique-, je veux vivre et vivre en bonne condition physique-, je ne fais rien pour endommager ma santé-, etc. Être conscient d’être une personne unique et irremplaçable La valeur d’un homme se mesure à l’estime qu’il a de lui-même. François Rabelais Apprécier sa valeur de personne unique et irremplaçable ne consiste pas à se croire parfait ou meilleur que les autres. Cela ne pousse pas à se comparer aux autres, à entrer en compétition avec eux ni à les rabaisser. Mais être conscient de son unicité comme personne, c’est reconnaître le sentiment de l’inviolabilité de sa conscience, l’assurance paisible et la fierté de soi. Malheureusement, certains doutent constamment de la valeur de leur personne. Ils se croient faux et indignes d’admiration et d’amour, marqués de tares congénitales, Il y en a encore qui se comparent constamment aux autres, une vieille habitude apprise dès l’enfance, suite à des messages reçus : « Tu vois qu’est-ce que ta grande sœur fait, elle ! »; « Tu n’es pas sage comme ton cousin » ; « Tu n’es pas appliqué comme les autres » ; etc. Chaque enfant, chaque personne est unique ; aucune comparaison n’est justifiée. Voici ce qu’en dit Max Ehrmann : « Si vous vous comparez aux autres, vous pouvez devenir orgueilleux et amer, car il existera toujours des gens mieux que vous et d’autres moins bien que vous. » Pour contrer ces attitudes aussi dévalorisantes, il importe de renforcer ses convictions en la valeur et en l’unicité de sa personne : j’ai de la valeur ; je suis unique au monde et incomparable, je suis très important ; je me traite avec respect et j’attends des autres le même traitement ; je possède une dignité personnelle ; je me sens digne d’appréciation ; je suis fier de moi, je suis le meilleur témoin de ma vie intérieure (de ce que j’y vois, de ce que j’entends et de ce que je ressens) ; etc. Accepter tous les aspects de sa personne sans les censurer ni les nier Parce que je reconnais comme mien tout ce qui est à moi, je puis me connaître davantage. En agissant ainsi, je peux m’aimer et être en bonne relation avec chaque partie de moi-même. Virginia Satir Voici un défi majeur posé à l’estime de soi : apprendre à accepter tous les aspects de son corps, la diversité et la mouvance de ses émotions, de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves, et même de ses ombres, comme faisant partie de sa personnalité. ‘L’idéal consiste en effet à laisser émerger en soi son matériau conscient et inconscient sans l’interpréter, le rationaliser, l’exprimer ou en prendre conscience. On aura plutôt tendance à censurer une sensation déplaisante, un malaise, une émotion embarrassante, une pensée gênante, un désir indécent ou un rêve fou. On sera porté à les éviter, à les occulter et à les refouler comme des phénomènes inacceptables. Ces manœuvres ne feront qu’augmenter le volume de son ombre (voir le développement sur l’ombre de la personnalité, p. 148-157). Ce qu’on n’aura pas voulu reconnaître et accepter continuera d’agir en soi et sur soi malgré notre volonté. Pour éviter ces refoulements néfastes, on prendra la position d’un observateur qui, au lieu de s’identifier à ses états d’âmes, les laissera passer comme des nuages évanescents. C’est là le rôle et l’effet d’une authentique méditation. Celui qui s’accueille sous toutes les facettes de son être se laissera guider par les convictions suivantes : j’accepte d’expérimenter toutes les parties de mon être pour la seule raison qu’e les m’appartiennent ; j’accepte la présence de mes pensées, même si je ne peux pas toujours les réaliser ; j’accepte de ressentir mes émotions et mes sentiments même s’ils sont pénibles ou frustrants ; je cherche à être en harmonie avec toutes les parties de mon être ; etc. Se considérer aimé et s’aimer soi-même La pire des solitudes n’est pas d’être seul, c’est d’être un compagnon épouvantable pour soi-même. La solitude la plus violente, c’est de s’ennuyer en sa propre compagnie. Jacques Salomé Les marques gratuites d’attention et d’affection prodiguées par les proches et les éducateurs incitent l’enfant à se traiter d’une façon bienveillante et chaleureuse. Il apprend ainsi à se considérer comme son « meilleur ami ». Comment cela se manifestera-t-il? Un ami intime écoute, comprend, encourage et exprime son amour bienveillant et compatissant. L’être qui se considère aimé agira de même à son propre endroit. L’amour de soi commence par une authentique compassion envers soi. Loin de se disputer pour ses erreurs, de se blâmer dans la souffrance et de s’humilier dans les échecs, la personne qui s’aime s’écoute, se console, s’encourage et se fait confiance. L’amour fidèle et constant de soi joue également un rôle déterminant dans l’amour du prochain. Sans amour de soi, l’amour des autres est en effet impossible. L’amour de soi repose sur les convictions suivantes : j’ai l’assurance d’être aimé et d’être aimable-, je suis compatissant envers moi-même ; je me pardonne mes erreurs et mes fautes ; je suis mon meilleur ami-, je me parle avec tendresse ; je m’encourage dans les moments pénibles-, etc. Le livre De l'estime de soi à l'estime du Soi ISBN 2-89507-342-2 L'auteurJean Montbourquette Éditeur Novalis Ce texte est tiré du portail Alchymed.com. Nous vous invitons à le faire circuler en mentionnant la source. Copyright © 2002 Les Productions Alchymed inc. Tous droits réservés.

Posté par systemique à 15:15 - ESTIME DE SOI - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 avril 2006

lâcher-prise

Maîtriser le lâcher-prise par le docteur Irène Bouaziz Communication au congrès de l’Institut Milton H. Erickson de Paris, 27 mars 2004 Maîtriser le lâcher-prise : un titre paradoxal pour une démarche paradoxale, n'est-ce pas le moins que l'on puisse faire? Depuis plus de deux mille ans le paradoxe fascine les hommes parce qu'il défie leur croyance en un univers cohérent. Selon la jolie expression de Paul Watzlawick : « Le paradoxe constitue le talon d’Achille de notre image logique, analytique et rationnelle du monde.» Que le paradoxe imprègne l'ensemble d'une philosophie, comme dans le taoïsme ou le bouddhisme zen ou qu'il soit utilisé de façon pragmatique comme outil thérapeutique dans la logothérapie de Viktor Frankl, dans les interventions spectaculaires de Milton Erickson ou dans l'ensemble de la stratégie de l'école de Palo Alto, il est toujours, par le trouble qu’il provoque, un puissant moteur de changement. Cependant, aborder les problèmes sous l'angle du paradoxe demande déjà au thérapeute une sérieuse remise en question. Notre formation, voire notre vocation, nous programme à agir pour que les patients cessent de souffrir. Aller à l'encontre du premier mouvement qui nous pousse à soulager, consoler, réconforter, rassurer, encourager, est presque anti-naturel. Et au-delà, convaincre le patient de cesser de vouloir aller mieux, et même d'aller plus mal... ne frise-t-on pas l'hérésie? Pourtant, comme le dit si élégamment François Roustang dans son Petit guide du changement : «Règle I: Le changement de la relation à soi, aux autres et à l'environnement est en proportion inverse de la volonté de changement.» Mais le non-agir des taoïstes n'est pas à la portée du premier venu et aider un patient en lui disant, ex abrubto,: « si vous voulez aller mieux, cessez de vouloir aller mieux» n'est pas non plus à la portée du premier thérapeute venu. Alors, comment sortir de ce paradoxe ? Vouloir ne plus vouloir, c'est encore vouloir. Plus de dix années de pratique de la thérapie brève de Palo Alto, approche paradoxale par excellence, m'ont conduite à penser, de façon peut-être un peu prétentieuse, que nous avons à notre disposition des outils simples et efficaces pour contrer ce paradoxe du "vouloir ne plus vouloir" et aider les patients à changer. Lorsque je dis "simples", c'est par opposition à ce que j'imagine être le long et douloureux chemin qui conduit à l'illumination à coup de méditation et de koans. Parce que ce n'est, bien sûr, pas si simple que cela. Mais pour commencer, voici un petit exemple du résultat que peut donner l'incitation à ne pas changer: Marie est une jeune femme de 25 ans qui vient demander un traitement par hypnose pour se débarrasser d'une boulimie dans laquelle elle ingurgite, jusqu'à six fois par jour, d'énormes quantités de nourriture qu'elle vomit ensuite. Marie considère qu'elle a un problème avec la nourriture depuis l'enfance, mais la forme actuelle des crises a débuté à l'âge de 16 ans, succédant à une grave anorexie pour laquelle elle avait été hospitalisée. Elle a fait depuis, plusieurs thérapies. Comme la plupart des candidats à l'hypnose, elle espère parvenir à comprendre l'origine de son problème et ainsi le voir disparaître. Dès la première séance, deux questions lui sont posées qui vont laisser entendre que le changement n'est pas impératif: - "qu'est ce qui lui pose problème dans cette boulimie?" - "à quoi souhaite-t-elle arriver? à réduire la boulimie? à la faire disparaître ? à être bien dans sa peau? ou à autre chose encore?" Marie est surtout gênée par le fait d'être en permanence obsédée par l'idée de manger, par la perte de temps que représentent les crises de boulimie et le retard que cela lui fait prendre dans ses études, par la honte, par le coût financier et par les risques pour sa santé. Elle n'a pas d'idée très précise sur l'objectif qu'elle veut atteindre, mais, alors qu'elle avait débuté l'entretien en affirmant vouloir se débarrasser de la boulimie, la question semble l'autoriser à dire qu'elle n'envisage pas de ne plus faire du tout de crise. Tout au long des séances suivantes, alors que sont abordées ses relations avec ses parents, ses frères et sœurs, son petit ami, ses études, seront ainsi posées des questions ou faites des remarques allant à contre sens de l'idée de mettre fin à la boulimie: - "quels inconvénients y aurait-il à être débarrassée de la boulimie?" Marie, qui ne s'était jamais posé la question dans ces termes, est particulièrement intéressée par la réflexion et revient à la séance suivante avec une liste d'inconvénients: elle risquerait de se laisser aller physiquement et de grossir, elle n'aurait plus de moyen d'attirer l'attention des gens, elle risquerait de péter les plombs sans cette soupape de sécurité. Cette énumération fournit l'occasion de monter d'un cran dans le paradoxe: "s’il y avait une pilule magique anti-boulimie, il ne faudrait surtout pas qu'elle la prenne, sinon sa vie risquerait de devenir invivable". À la séance suivante, Marie dit qu'elle a l'impression d'être prise dans un cercle vicieux: plus elle essaie de s'empêcher de faire des crises, plus elle est obsédée par l'idée de manger et elle finit par craquer en se culpabilisant. Le moment est donc propice pour une prescription de symptôme: pour briser le cercle vicieux il lui est demandé de faire au moins une crise par jour. Dans les semaines suivantes, Marie se trouve de mieux en mieux, elle vit mieux ses crises, se sent moins stressée et voudrait commencer l'hypnose. Nous sommes à la septième séance et, à ce stade là de la thérapie, il s'agit surtout de maintenir le cap du contre-courant: nous convenons de débuter l'hypnose à la prochaine séance, mais surtout pas pour traiter la boulimie dont on a vu à quel point elle lui était actuellement indispensable. Mais Marie pense que si l'hypnose lui permet d'être bien avec elle-même, elle pourra se passer de la boulimie. Pour maintenir le cap paradoxal il est donc nécessaire de recadrer l'objectif de la thérapie: le but est qu'elle atteigne l'équilibre qui lui conviendra le mieux, mais qu'elle ne peut pas déterminer pour l'instant, avec ou sans la boulimie. Il est important qu'elle ait la liberté de choisir ce qu'elle mange, le poids qu'elle pèse et la façon de le réguler. Marie est très surprise, au cours de toutes ces années de traitement, on ne lui avait jamais dit une chose pareille, elle trouve cette perspective déculpabilisante. C'est ainsi qu'aux recadrages paradoxaux et aux prescriptions paradoxales s'ajoutent, à partir de la huitième séance, des séances d'hypnose paradoxales sur des thèmes que Marie choisit-elle-même: la culpabilité, le stress, la tristesse; thèmes qu'elle va courageusement explorer en s'abîmant dedans. Bien évidemment, la progression n'est pas linéaire et l'état de Marie fluctue aussi au rythme de ce qui se passe dans sa vie: les conflits familiaux, les examens, les hésitations sur son avenir professionnel, les turbulences dans la relation avec son petit ami. Aujourd'hui, à la 15e séance, un an après le début de la thérapie, Marie dit que plus elle avance, plus elle est tolérante vis à vis d'elle-même; elle vit mieux avec la boulimie. Elle en parle et en rigole avec son petit ami, elle est moins stressée, elle en a moins honte. Ce qu'elle voudrait par-dessus tout, c'est que ça ne l'empêche pas de vivre. La boulimie lui apporte beaucoup, c'est un réel plaisir de se goinfrer, dit-elle. Aujourd'hui, pour elle, le boulet est moins lourd, elle voit plus souvent ses amis, sort au restaurant et certains jours même, elle utilise son argent pour autre chose que la bouffe. Pour un thérapeute paradoxal, voilà qui met du baume au cœur, mais il ne faut pas pour autant lâcher la barre, une petite réflexion paradoxale s'impose: "vous ne vous empêchez tout de même pas de faire des crises de boulimie?" Marie me rassure: non, mais ça a changé, elle évite maintenant de se dire de ne pas faire de crise. Elle a remarqué que quand elle ne se dit pas au début de la journée: "il ne faut pas que j'en fasse", il arrive qu'elle n’en ait pas envie et n'en fasse pas, alors que si elle s'interdit d'en faire, elle y pense toute la journée, finit par la faire, et c'est encore pire le lendemain. La thérapie n'est pas terminée, et je n'ai pas la moindre idée de ce que sera une issue satisfaisante pour Marie, pas plus que je ne sais quel métier sera finalement un bon choix pour elle. Que Marie se trouve bien dans sa vie avec une crise de boulimie par mois, une par semaine ou deux par jour importe peu, ce qui compte c'est que cela relève de son choix et qu'elle se sente bien avec elle-même et avec les autres. En ne s'interdisant plus de faire des crises, Marie est en train d'apprendre à ne plus vouloir, elle est en train d'apprendre à lâcher prise par rapport à son problème, à arrêter ses tentatives de solution inefficaces et elle se donne ainsi les moyens d’aller mieux. J'imagine bien que, pour certains thérapeutes, cette vignette clinique n'apparaît en rien démonstrative, peut-être même quelques uns seront-ils choqués par une approche aussi peu thérapeutique à leurs yeux. Et nous arrivons là à l'aspect difficile de la démarche paradoxale. Je ne sais pas si c'est une question d'accès à l'illumination ou de choix idéologique, mais il est bien possible que cette façon de penser et de procéder ne convienne pas à tous les thérapeutes. Quoiqu’il en soit, pour poser ces questions paradoxales, prescrire ces tâches avec pertinence, il faut avoir surmonté plusieurs difficultés. Ainsi, pour amener un patient à changer en cessant de vouloir changer, faut-il d’abord établir clairement une relation thérapeutique de qualité dans laquelle on saura faire passer des messages complexes parce qu'en apparence contradictoires : "oui, je vais faire tout mon possible pour vous aider", "non, je ne vais pas vous pousser (ou vous tirer) vers le changement auquel vous aspirez". Parce que pour être paradoxale, une intervention doit aller à contre-sens de ce qui est attendu. Ce n'est que parce que le contexte est celui d'une thérapie dans laquelle le thérapeute a montré à quel point il comprenait la souffrance du patient et donné son accord pour l'aider, que la suggestion d'amplifier cette souffrance pendant 15 minutes a un caractère paradoxal. La seconde difficulté tient à la position adoptée par le thérapeute ou, pour reprendre l'expression bien plus évocatrice de François Roustang, à la disposition du thérapeute. Là encore il s'agit de vouloir sans vouloir. Une notion presque impossible à faire passer avec les limitations de notre langage linéaire et exclusif. Vouloir aider le patient sans vouloir à tout prix qu'il aille mieux. Etre à la fois intensément attentif au patient, à sa souffrance et en même temps détaché de l'objectif. Accepter la demande de soulagement en ne préjugeant pas de la forme que celui-ci peut prendre, accepter l'idée que le patient aille mieux avec son problème autant que sans lui ou avec un autre problème. Ne pas avoir d'intention concernant le patient, ne pas préjuger de ce qui est bon pour lui, bien sûr, mais ne pas adhérer non plus à l'idée que ce qu'il demande est bon pour lui, de façon à lui permettre d'aller éventuellement au delà d'une demande de pure forme, socialement acceptable. Aider en ne cherchant pas à tout prix à changer le patient, en ne cherchant pas à le pousser vers une vie qui paraîtrait, à lui, à nous ou à la société, plus satisfaisante parce que débarrassée de la phobie, de l'addiction, des obsessions, de la tristesse, de l'angoisse ou du délire par exemple. Pour cela, non seulement il ne faut pas être normatif, mais, plus encore, il faut être ouvert à toutes les possibilités, même les plus inconcevables. C'est une condition indispensable pour permettre au patient d'accéder à ce qui lui convient vraiment. Les changements qui sont alors obtenus sont parfois surprenants et correspondent exactement à ce dont le patient a besoin à ce moment là de son existence: cela peut aller de ce qui de l'extérieur apparaît comme la persistance du symptôme, mais avec un vécu intérieur totalement différent, à une transformation radicale qui va bien au delà de ce qui était imaginable, en passant par d'innombrables variantes qui constituent autant d'aménagements différents qu'il y a d'êtres humains différents vivant dans des contextes différents. La troisième difficulté tient à la stratégie thérapeutique. Pour utiliser le paradoxe de façon cohérente, il faut l'intégrer à une stratégie paradoxale rigoureuse. On ne peut aller un jour à contre-sens et un jour dans le sens du courant, suggérer qu'il est préférable de conserver sa phobie des transports en commun, compte tenu de la quantité d'attentats auxquels on est exposé, pour, à la séance suivante insister sur la nécessité d'apprendre à se relaxer pour pouvoir prendre le métro plus facilement. Pour résumer, l'utilisation d'une approche paradoxale nécessite que le thérapeute établisse une relation thérapeutique de qualité, qu'il soit dans les dispositions adéquates et qu'il tienne bon le cap du contre-sens. Ceci étant posé, comment expliquer que le fait de ne plus vouloir changer, permette de changer? Que de lâcher prise par rapport à un problème permette de le résoudre? Que le fait d'arrêter les tentatives de solution inefficaces permette d'accéder à une solution? Chaque théorie a probablement son explication. Est-ce parce que le non-agir permet que rien ne soit pas fait, comme le dit Lao Tseu? Est-ce par le mystérieux effet de la loi de l’effort inversé, comme dirait Alan Watts? Est-ce parce qu'en cessant de poursuivre des buts conscients, on laisse la place au changement coévolutif qui englobe l'ensemble des systèmes en présence, comme dirait Gregory Bateson? Est-ce parce qu'en mettant le conscient entre parenthèses, on laisse faire l'inconscient et ses ressources infinies, comme dirait Milton Erickson? Est parce qu'en empêchant le recours aux tentatives de solution inefficaces, le problème cesse d'être maintenu comme le postule l'École de Palo Alto? Il est bien possible que toutes ces explications soient différentes façons de dire la même chose, et, comme c'est bien souvent le cas, une métaphore peut être plus parlante. Je me représente la volonté d'aller mieux, et toutes les pensées et tous les actes associés à cette volonté, comme une corde tendue entre le problème et l'objectif. Par exemple entre l'angoisse et le calme. Quand, malgré les injonctions que l'on peut se faire à soi-même : "calme-toi, cool, relax" ou que l'on nous fait, malgré les dérivatifs de toute sorte, malgré les tranquillisants ou les techniques de relaxation, on ne parvient pas à se calmer, la tension vers le calme devient de plus en plus grande, la corde de plus en plus tendue. Lorsque les patients viennent nous consulter, c’est qu’ils ne sont pas parvenus par eux-mêmes, et même parfois avec l’aide de leur entourage ou d’autres thérapeutes, à aller mieux, à atteindre leur objectif. La tension vers cet objectif est donc encore plus importante. Dans l'approche paradoxale le travail thérapeutique va consister, plus ou moins progressivement, à réduire cette tension, à détendre cette corde trop tendue, de façon à lui redonner de la souplesse. J'utilise avec plus ou moins de succès cette métaphore depuis plusieurs années pour tenter d'expliquer les effets du paradoxe à des étudiants. En la reprenant pour cette communication, peut-être inspirée par le contexte du congrès de l'Institut Milton Erickson de Paris, à moins que ce ne soit par souci de parler le langage de l'auditoire, une autre image m'est venue, sur le thème d'une célèbre métaphore d’Erickson. Face à un problème qu'il ne parvient pas à résoudre, tout se passe comme si le patient allait toujours chercher la solution dans le même rayon de son grand magasin de ressources, bien qu’il ne l’y trouve pas. Sa logique, sa vision du monde basée sur ses valeurs, ses croyances, ses expériences précédentes, tout lui dit que la solution se trouve au rayon B23, et, quand il ne l’y trouve pas, il se dit qu’il a mal cherché puisque c’est là qu’elle se trouve forcément; et il y retourne inlassablement. Le thérapeute va, par ses interventions, bloquer le chemin qui conduit au rayon B23 et, une fois ce chemin barré, le patient pourra se promener dans les autres rayons de son grand magasin de ressources et y trouver, le plus souvent, la solution qui convient le mieux. Il me semble que ce qui rend accessible le fait de cesser d’agir en vue du changement, c’est que justement, il faut agir pour cela : une action pour la non-action. Un paradoxe vraiment mobilisateur. Nous voilà donc avec une technique accessible et efficace pour accéder au changement. Et au delà de cette accessibilité, au delà de l’efficacité, ce type d’approche des problèmes me semble avoir des implications bien plus larges. Mais peut être faut-il tout d’abord faire une différence entre « utiliser le paradoxe » et « adopter une démarche paradoxale ». Certains thérapeutes, et non des moindres, ericksoniens, familiaux, provocatifs ou stratégiques, manient le paradoxe avec une impressionnante habileté et en font une redoutable arme de guerre contre le symptôme. C’est accessible et efficace, mais cela ne requiert pas les mêmes dispositions de la part du thérapeute que l’adoption d’une démarche paradoxale telle que développée plus haut. Et surtout, cette conception de l’utilisation du paradoxe comme un outil, une arme, s’inscrit dans une logique dont les prémisses, comme les conséquences, sont radicalement différentes. Sans aller plus loin sur ce sujet, il me paraît juste nécessaire de préciser que, lorsqu’on adopte une démarche paradoxale, avec toutes les dispositions que cela implique, le but est d’aider des êtres humains à vivre et non plus de traiter des symptômes, des maladies ou des dysfonctionnements. Pour conclure, je voudrais évoquer brièvement ce qui, au-delà de l’efficacité, me paraît être un apport particulièrement précieux de la démarche paradoxale. En adoptant cette position véritablement non-normative, le thérapeute se montre profondément respectueux du patient. Et, avec le respect, avec le fait de considérer l’autre comme un être humain singulier, responsable et compétent, vient aussi la confiance dans ses capacités. Face à un thérapeute qui considère comme tout à fait acceptable la peur de traverser un pont, la nécessité de vérifier 14 fois si la porte est bien fermée, le fait d’être en communication télépathique avec les Martiens ou le dégoût de la vie, le patient peut se sentir réellement compris. Lorsqu’il s’entend demander : « en quoi cela vous pose-t-il un problème? », il découvre qu’il pourrait décider par lui-même, en dehors de toute norme psychologique, médicale ou sociale, de ce qui est acceptable ou non pour lui. Lorsqu’il lui est proposé de réfléchir aux inconvénients qu’il y aurait à être débarrassé de son problème, à la part de problème qu’il souhaite conserver, à ce qui serait pour lui un changement satisfaisant, il se trouve confirmé dans cette responsabilisation qui lui redonne les rennes de sa propre vie. Lorsqu’il voit que le thérapeute ne lui propose pas de solution, mais que, par des questions ou des suggestions un peu déroutantes, il lui permet d’expérimenter de nouvelles façons de vivre et de voir les situations, le patient perçoit cette confiance dans ses capacités à trouver le chemin qui lui convient vers le mieux être et il commence un apprentissage. Il apprend à pousser les expériences plus loin, à les adapter à d’autres situations, à se montrer inventif, créatif, il apprend à changer autrement que par cette tension qui l’entraînait auparavant toujours vers le rayon B23 de son grand magasin de ressources. Et, devant l’inventivité des patients qui trouvent des solutions parfois totalement inattendues et tellement plus satisfaisantes pour eux que toutes celles qui auraient pu sortir d’un livre de psychologie ou de sa propre imagination, le thérapeute ne peut qu’être conforté dans l’idée qu’il doit avoir confiance dans leurs capacités. Une toute petite illustration clinique pour terminer. Julie, est jeune femme de 27 ans, sévèrement handicapée depuis plusieurs années dans sa vie personnelle et professionnelle par la peur de rougir. Lors du second entretien il lui est proposé, avec l'argument qu'il s'agit de préparer le travail qui sera fait dans les séances d'hypnose, de s'entraîner à bien ressentir la vasodilatation au niveau du visage en rougissant volontairement devant une glace pendant 10 minutes tous les jours. Comme Julie ne parvient pas à rougir seule devant sa glace, elle a l'idée d'améliorer la tâche en se forçant à rougir en présence des personnes face auxquelles elle se sent mal à l'aise. Elle s'étonne alors de constater que cet effort pour rougir a tendance à bloquer le rougissement. Julie a donc fait, toute seule, la plus grande partie du travail. Les six séances d’hypnose qui ont suivi l’ont progressivement confortée dans la confiance qu’elle pouvait avoir dans ses propres compétences. Sa crainte de rougir s’est trouvée réduite à des proportions tout à fait acceptables pour elle et elle a pu, comme elle le souhaitait, changer de travail et se marier. Ainsi, l’émerveillement devant la magie du paradoxe, devient un émerveillement ô combien plus riche devant la magie humaine, devant les infinies capacités des êtres humains à résoudre leurs problèmes. @ I. Bouaziz/Paradoxes

Posté par systemique à 15:35 - hypnose - Commentaires [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2   Page suivante »